Julien Aubert : « La politique énergétique française doit s’assumer comme instrument de puissance »
« Le parc nucléaire existant doit être prolongé au maximum technique, jusqu’à soixante voire quatre-vingts ans lorsque la sûreté le permet. » Stephane Mahe / REUTERS
FIGAROVOX/TRIBUNE – À l’heure où la transition énergétique se heurte aux réalités économiques et sociales, la France peine à définir une ligne claire. Le président de l’Institut Valmy plaide pour en finir avec le « en même temps » énergétique pour réaffirmer la primauté du nucléaire. – Ancien député LR du Vaucluse, Julien Aubert est président de l’Institut Valmy.
La France s’est enfermée dans une impasse énergétique dont elle refuse encore de sortir. Jamais notre électricité n’a été aussi décarbonée, jamais elle n’a été aussi chère. Ce paradoxe n’est pas technique, il est politique. Le diagnostic est désormais posé avec clarté par le rapport de l’Institut Valmy sur la souveraineté énergétique : en quelques années, notre pays a progressivement abandonné ce qui faisait sa force — un système fondé sur le nucléaire et l’hydraulique, pilotable, compétitif et souverain — pour lui substituer une stratégie coûteuse, instable et dépendante.
La première urgence est de réaffirmer que l’énergie, au carrefour du pouvoir d’achat, de la compétitivité de l’économie et de la géopolitique mondiale, ne peut pas obéir aux seules lois du marché. C’est une politique de souveraineté car d’indépendance. Nous devons donc assumer une ambition nucléaire claire, de la même manière que Washington a choisi le pétrole, pour pouvoir exister dans la bataille mondiale.
Le parc existant doit être prolongé au maximum technique, jusqu’à soixante voire quatre-vingts ans lorsque la sûreté le permet. Dans le même temps, la France doit engager sans délai la construction en série de nouveaux réacteurs afin de retrouver une capacité industrielle et des coûts maîtrisés. Surtout, elle doit relancer la filière des réacteurs à neutrons rapides, seule à même d’assurer une véritable souveraineté sur le long terme en valorisant nos ressources existantes et en fermant le cycle du combustible.
La crise énergétique française est d’abord une crise de gouvernance. Depuis vingt ans, la France a ignoré les réalités économiques, scientifiques et sociales.
Dans ce cadre, les énergies renouvelables électriques doivent retrouver leur juste place : un appoint, et non un pilier. Leur développement massif, dans un pays déjà décarboné, n’apporte que peu de bénéfices climatiques mais génère des coûts considérables pour le réseau et pour les consommateurs. L’exemple espagnol doit nous servir de signal d’alarme et en 2027, une rupture nette avec le « en même temps » macroniste est indispensable. Voilà pourquoi, il faut laisser les énergies matures continuer leur développement sans l’appui de l’État et recentrer les financements là où ils sont utiles (chaleur, géothermie, …).
La question du gaz doit être abordée sans dogmatisme. Oui, il restera indispensable pour certains usages non électrifiables. Mais cela suppose de reprendre le contrôle de nos approvisionnements. Le biométhane constitue à cet égard une opportunité réelle : production domestique, ancrée dans les territoires, adossée à notre agriculture, il peut contribuer utilement à la décarbonation et à la sécurité énergétique, à condition d’être développé de manière ciblée et économiquement maîtrisée.
Plus largement, la France ne peut continuer à exclure par principe toute réflexion sur ses ressources. La question du pétrole de schiste ne peut être évacuée d’un revers de main. Elle mérite un débat rationnel, fondé sur les progrès technologiques, les exigences environnementales et les enjeux de souveraineté. Refuser même d’en discuter revient à organiser durablement notre dépendance aux importations. Valmy propose pour commencer de quantifier les gisements. L’hydrogène, lui aussi, doit être remis à sa juste place. Utilisé comme solution universelle, il est inefficace. En revanche, il est prometteur dans certains usages industriels — sidérurgie, chimie — où aucune alternative crédible n’existe. L’État doit donc concentrer ses moyens sur ces secteurs stratégiques et cesser de disperser les financements.
La décarbonation doit enfin être conduite avec méthode : électrification des transports, renforcement du ferroviaire, développement ciblé des infrastructures, hiérarchisation des rénovations dans le bâtiment, mobilisation des ressources locales pour la chaleur. Mais cette stratégie n’a de sens que si l’électricité reste compétitive, et elle n’a d’avenir que si elle intègre le critère d’acceptabilité sociale : il faut accepter le fait que dans certains territoires, les solutions électriques ne sont pas pour demain, car inadaptées. Il faut aussi concéder que tous les Français n’ont pas les moyens de changer du jour au lendemain leur chauffage et leur voiture.
Car, comme le souligne le rapport Valmy, la crise énergétique française est d’abord une crise de gouvernance. Depuis vingt ans, la France a accepté des orientations contraires à ses intérêts, ignoré les alertes scientifiques et laissé s’installer une opacité croissante sur les coûts réels des politiques menées. Elle a ignoré les réalités économiques, scientifiques et sociales. Il est temps de reprendre la main. Défendre nos intérêts en Europe. Assumer nos choix industriels. Exiger la transparence. Et redonner à la politique énergétique ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une politique de puissance. Il ne s’agit plus d’ajuster. Il s’agit de décider d’entamer la vraie transition énergétique et de mettre fin à la trahison énergétique.
Laisser un commentaire