Mathieu Geagea : « Charles de Gaulle n’aurait pas eu ce destin sans cette famille exemplaire »
Charles de Gaulle et son épouse Yvonne en 1943 à l'Ambassade de France à Londres. AFP
ENTRETIEN – À l’opposé des usages contemporains, le général de Gaulle tenait sa vie privée à distance des regards. L’historien Mathieu Geagea le raconte avec brio dans De Gaulle en famille, un livre passionnant qui souligne le rôle décisif de sa famille dans la formation de son caractère et son rapport au pouvoir. Par Mathieu Geagea, historien et auteur. Il a occupé la fonction de directeur général du mémorial Charles de Gaulle de Colombey-les-Deux-Églises entre 2014 et 2018. Il publie De Gaulle en famille (Éditions Passés Composés, avril 2026).
LE FIGARO. – Le général de Gaulle incarnait une stricte séparation entre vie privée et vie publique, aux antipodes des pratiques politiques d’aujourd’hui. Est-ce en quelque sorte « l’anti Bardella », qui a récemment fait la une de Paris Match avec sa compagne ?
Mathieu GEAGEA. – Les mœurs ont changé. Le général de Gaulle est mort il y a cinquante-cinq ans. À son époque, en dehors peut-être du monde du spectacle transformé par le cinéma, personne ne mettait en avant sa vie privée, et surtout pas les personnalités politiques. Ce n’était d’ailleurs pas ce que l’on attendait d’elles. De Gaulle avait fait de la stricte séparation entre vie privée et vie publique une véritable question de principe. Il expliquait notamment : « Dans ma vie publique, on peut me photographier, me filmer autant de fois qu’on veut, mais chez moi, en famille, on ne mélange pas. » C’est aux antipodes de ce que l’on observe aujourd’hui. Même lui avait dû faire un effort pour accepter de figurer en une de Paris Match en 1954, à l’occasion de la sortie du premier tome de ses Mémoires de guerre. Il avait accepté, non sans réticence, que des journalistes pénètrent dans son intimité familiale pour le photographier aux côtés de son épouse Yvonne, qui tricotait près de lui. Ce qui nous paraît aujourd’hui complètement désuet était déjà, pour lui, une intrusion difficile à admettre. Il ne l’avait accepté que pour promouvoir la sortie de ses mémoires. Nous sommes clairement entrés dans une époque très différente.
Quelle éducation Charles de Gaulle a-t-il reçue ?
Son éducation fut, dans une certaine mesure, assez classique pour un enfant issu d’une famille appartenant à cette petite noblesse de l’Ancien Régime qui s’était fondue, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, dans la petite bourgeoisie. Elle était marquée par des valeurs fortes, imprégnées de patriotisme et, bien sûr, de religion – davantage du côté de sa mère que de son père, même si ce dernier n’en était pas exempt. On y trouvait une forme de nostalgie pour l’Ancien Régime. Henri de Gaulle, son père, se déclarait lui-même monarchiste de regret et républicain de raison : à la fin du XIXe siècle, la perspective d’une restauration monarchique paraissait tellement hypothétique qu’il fallait bien se résoudre, par la force des choses, à accepter la République. C’était donc une éducation classique, ancrée dans une vieille tradition française : le sens de la grandeur de la France, de cette France qu’on espérait toujours resplendissante et rayonnante. Mais elle n’était pas pour autant coupée du monde moderne. On s’intéressait aussi à la réalité de son temps, notamment à la révolution industrielle qui se déroulait alors. Je ne dirais donc pas qu’il s’agissait d’une éducation archaïque. Les valeurs religieuses ont profondément imprégné l’éducation du général de Gaulle, et ce, toute sa vie durant. Elles ont marqué sa personnalité, sans pour autant faire de lui un catholique forcené. Il a toujours tenu la religion à une certaine distance, y compris dans les décisions politiques majeures qu’il a été amené à prendre par la suite.
Yvonne de Gaulle apparaît souvent comme la gardienne de cette intimité familiale. Quel a été son rôle réel ?
Yvonne de Gaulle est sans doute restée davantage ancrée dans les valeurs qui lui avaient été transmises. Contrairement à son mari, elle n’a jamais fait de politique et n’a jamais été élue. Elle pouvait donc conserver plus fidèlement une ligne de conduite très proche des principes religieux dans lesquels elle avait été élevée – plus proche encore que Charles de Gaulle lui-même. L’arrivée d’Anne, leur fille atteinte de trisomie 21, a sans doute renforcé chez elle ce besoin de se tourner vers Dieu. Dans les années 1950-1960, cette attitude donnait à Yvonne de Gaulle une image plus rétrograde encore que celle du général. On la voyait tricoter aux côtés de son mari, on n’a jamais entendu le son de sa voix, elle ne s’est jamais approchée d’un micro. Elle incarnait à la fois la plus fidèle admiratrice et le plus fervent soutien de son époux, tout en se tenant complètement à l’écart du monde politique et, plus largement, du monde qui évoluait à la mi-temps du XXe siècle. L’intimité du couple reste un sujet délicat. Il y eut entre Charles et Yvonne de très longues et profondes discussions, notamment sur des questions sociétales ou politiques.
Ce qui est certain, c’est qu’il l’a très souvent consultée et qu’elle fut la personne sur laquelle il pouvait le plus s’appuyer. Il y eut cependant des points de divergence : elle souhaitait qu’il arrête la politique, ce qu’il n’a jamais fait. Elle ne voulait pas qu’il se représente à l’élection présidentielle de 1965 ; il s’y est présenté. Lorsqu’il s’est retrouvé en ballottage au premier tour, il a envisagé un moment de retirer sa candidature ; elle ne demandait pas mieux. Finalement, il a maintenu sa candidature et a été réélu. Yvonne de Gaulle était donc constamment à ses côtés, sans pour autant que le couple fût toujours sur la même longueur d’onde.
Ce socle familial est-il au cœur de son action ?
J’ai été frappé, dans l’ensemble de la correspondance de Charles de Gaulle, par l’attention constante et la profonde sollicitude qu’il manifeste à l’égard des membres de sa famille. Bien au-delà du noyau le plus proche – son épouse et ses enfants –, cette bienveillance s’étend notamment à ses neveux et nièces. On pense en particulier à Geneviève de Gaulle, devenue Geneviève Antonios, revenue de déportation en 1945. Les échanges qu’elle entretient alors avec son oncle sont d’une rare profondeur, bien plus intimes et soutenus, semble-t-il, que ceux qu’elle avait avec son propre père, Xavier de Gaulle. Cette sollicitude se traduit aussi par des conseils avisés et mesurés. Lorsque son fils Philippe s’interroge sur son avenir dans l’armée, Charles de Gaulle trouve les mots justes pour l’orienter. De même, face aux drames intimes – la perte d’un enfant ou toute autre épreuve –, il sait toujours apporter le réconfort nécessaire, avec une justesse et une humanité remarquables.
Au fond, la famille semble avoir constitué pour lui une véritable armature. Sans forcer le trait, on peut se demander si Charles de Gaulle aurait accompli le même destin sans cet entourage familial sur lequel il a pu s’appuyer tout au long de sa vie. Car cette famille fut, à bien des égards, irréprochable. Aucun scandale, aucune frasque ne vint jamais l’entacher. Ce n’est pas la famille Bonaparte. Et si l’on compare, sans remonter jusqu’à Napoléon, Charles de Gaulle à son contemporain Winston Churchill, la différence est saisissante. Churchill dut affronter de nombreuses difficultés avec ses enfants : une fille qui divorce et aspire à devenir actrice, un fils qui buvait excessivement et menait une vie de séducteur impénitent. Rien de tel dans la famille de Gaulle, dont la tenue et la dignité restent exemplaires.
Faut-il y voir le fruit d’une fidélité et d’un respect profond envers le patriarche ? Ou bien l’effet durable de l’éducation rigoureuse que Charles de Gaulle lui-même avait reçue, et qu’il transmit aux générations suivantes ? Toujours est-il qu’il bénéficia d’un clan soudé, loyal et sans faille, qui ne lui fit jamais défaut.
Dans ce livre, on découvre aussi que de Gaulle n’était pas si froid…
Charles de Gaulle avait de l’humour, mais il le réservait presque exclusivement à sa sphère privée. On le voit par exemple lorsqu’il reçut, dans ses jeunes années, pendant plusieurs jours à l’époque de Noël, ses deux nièces Geneviève et Jacqueline – les filles de son frère Xavier. Ayant perdu leur mère très jeunes, les deux adolescentes avaient besoin qu’on leur remonte le moral. De Gaulle s’employait alors à les faire rire. Il faisait également rire ses petits-enfants. Il lui arrivait même de prendre volontairement l’accent du Nord – rappelant ainsi ses racines lilloises – pour amuser son entourage. Avec son épouse, il aimait parfois la taquiner gentiment. Cet humour, les Français ont pu l’apprécier de manière sporadique, notamment lors de ces fameuses saillies qui ponctuaient ses traditionnelles conférences de presse. Mais il préférait le réserver à ses intimes et à ceux qui étaient le mieux à même de l’apprécier. Il n’éprouvait pas le besoin de l’exhiber en public. Cela ne l’empêchait pas, lors de certains déplacements en province ou lorsqu’il rencontrait des notables, de faire preuve d’un humour souvent à froid, particulièrement maîtrisé.
Sa vie privée est aussi profondément marquée par la naissance d’Anne, atteinte de trisomie 21… En quoi a-t-elle influencé sa vision de la politique ?
La naissance d’Anne a constitué une profonde césure dans la vie de Charles de Gaulle. Il y eut un avant et un après. Le couple fit le choix de garder leur fille au sein de la cellule familiale, ce qui bouleversa complètement leur quotidien. Anne, dont l’espérance de vie était limitée, ne fut d’ailleurs pas leur dernier enfant par hasard. Cet événement changea profondément leur existence, y compris dans le comportement même de Charles de Gaulle. On ne regarde plus la vie de la même façon lorsqu’on est confronté à un tel drame. Politiquement, les conséquences directes sont difficiles à établir. En revanche, cette épreuve conduisit à la création de la Fondation de Gaulle, rebaptisée Fondation Anne de Gaulle après la mort de sa fille en 1948. Cette initiative partait d’un constat simple : la politique ne peut pas tout résoudre. Face au manque de structures d’accueil pour les enfants handicapés mentaux après la guerre, de Gaulle opta pour une action privée plutôt que d’attendre une réponse exclusivement étatique. Yvonne en fut présidente jusqu’à sa mort en 1979. La fondation existe encore aujourd’hui et est reconnue d’utilité publique.
La scène de la réception de Konrad Adenauer à La Boisserie en septembre 1958 est emblématique : on y voit le Général recevoir le chancelier dans l’intimité de sa maison, autour d’un repas familial. Est-ce le début de la dissolution des frontières entre vie privée et grande politique ?
Aucune image n’a été prise à l’intérieur de la maison. J’ai été frappé par la rapidité avec laquelle il organisa cette rencontre : à peine revenu aux affaires en mai 1958, il invita Adenauer dès septembre, alors qu’il n’était encore que président du Conseil. Adenauer fut le seul dirigeant étranger à passer une nuit à la Boisserie. Ce geste symbolisait une réconciliation franco-allemande à la fois politique et personnelle, treize ans seulement après la fin de la guerre. Le choix de Colombey limitait les risques de manifestations hostiles que l’on pouvait craindre à Paris. La rencontre n’était pas secrète, mais elle restait plus intime. De Gaulle possédait un vrai sens de la communication : la symbolique primait. Il ne renouvela cependant pas ce type de réception pour d’autres dirigeants.

On le regrette toujours, il est constamment dans notre mémoire, les faits sont là pour nous rappeler qu’il avait raison.
quel bel exemple de vie porté par la foi.
Pas de place pour la médiocrité
Certains à l’heure actuelle devraient s’en inspirer