Malraux et l’Islam – 1956

Après l’attentat à Nice, il est impératif de livrer une réflexion profonde sur le rapport de la France avec l‘Islam. C’est aussi le cas de l’Europe dont on peut la qualifier ainsi : « Fille de la Grèce, de Rome et du christianisme, l’Europe, bien que médiocrement dotée en ressources naturelles, a peu à peu écrit une histoire marquée par le progrès des arts, des sciences, des techniques et des idées, jusqu’à l’invention d’un humanisme et d’une modernité à valeur universelle »[1]

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André Malraux : Note sur l’Islam

andré-malraux-1954La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam. En théorie, la solution paraît d’ailleurs extrêmement difficile. Peut-être serait-elle possible en pratique si, pour nous borner à l’aspect français de la question, celle-ci était pensée et appliquée par un véritable homme d’État. Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis « musulmane », je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Dès maintenant, le sultan du Maroc est dépassé et Bourguiba ne conservera le pouvoir qu’en devenant une sorte de dictateur. Peut-être des solutions partielles auraient-elles suffi à endiguer le courant de l’islam, si elles avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard ! Les « misérables » ont d’ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution.

André Malraux, le 3 juin 1956. Elisabeth de Miribel, transcription par sténographie. – Source : Institut Charles de Gaulle. Valeurs Actuelles, n° 3395.


[1] Préambule du Projet de « Traité alternatif pour une Europe des Nations et des projets » de Nicolas Dupont-Aignan.


 

6 commentaires sur Malraux et l’Islam – 1956

  1. luc boivin // 10 août 2017 à 16 h 19 min //

    De Gaulle avait sûrement raison de craindre une Algérie Française possédant une population fortement islamisée, mais pourquoi diable s’en débarrasser de cette très triste façon, finalement préjudiciable à notre pays ?

  2. Gilles Le Dorner // 8 septembre 2016 à 20 h 30 min //

    Sur un autre registre . De Gaulle aussi , des racines et une mémoire , de France , et d’une espérance digne de Chateaubriand , « apôtre » porte-voix laïc et pragmatique et ouvert de l’honneur et la sage vertu des nations si petites soient elles et jeunes ou vieilles face à l’ esprit d’ empire , portant encore la mémoire et le sens de l’effort d’ une France indépendante qui dérange certes l’ affrontement rémanent et jusqu’au cynisme de blocs qui se jouent ou se fortifient des drames ou des conflits , une espérance rejoignant aussi un appel , un vaste appel , pour une Europe à deux poumons aussi

  3. Michel Chevalier // 25 juillet 2016 à 9 h 45 min //

    Le grand poète syrien athée Adonis, réfugié en France depuis la guerre interconfessionnelle au Liban dans les années 80, m’a permis de découvrir cette incroyable « prédiction » de Malraux qu’il cite au cours de son dialogue avec Houria Abdelwahed, psychanalyste dans un livre dont je conseille la lecture à quiconque souhaite tenter de comprendre la genèse de la violence islamiste actuelle : « Violence et Islam ». Moi-même ayant vécu en terre d’islam il y a une cinquantaine d’années – un islam « modéré à l’époque – bien qu’ayant découvert, notamment par mon étude du Qoran, bien des traits de la violence de ce texte et du type de société qu’il a engendrée, traits soulignés d’une part par Adonis, et d’autre part par Talisma Nasreen, j’étais loin alors de pouvoir imaginer que cette violence contre tout ce qui est AUTRE se déchaînerait au point que nous sommes contraints de constater aujourd’hui.
    Michel Chevalier,73 ans, professeur d’histoire retraité
    PS : je republie, ayant constaté après relecture une erreur de frappe (je suis un mauvais dactylographe!)

  4. « Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. »

    Le visionnaire parle, et nous percevons, dans l’intimité de notre être, qu’il vient de toucher à l’essentiel.

    Ce diagnostic a été énoncé il y a 60 ans. Il nous brûle par sa précision, par sa justesse.

    Malraux était visionnaire.

  5. JEAN-PAUL DELAISSE // 17 juillet 2016 à 11 h 27 min //

    Comment être surpris que Malraux et De Gaulle aient été amis ! Deux grands visionnaires historiques…!
    Malraux nous change un peu des « intellectuels » actuels…!!

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