« Narcissisme idéologique et mysticisme illuminé » : les logiques à l’œuvre derrière l’écriture inclusive

Dans l'enceinte de l'hôtel de ville de Paris, les titres «conseiller.e.s» sont inscrits en lettres d'or sur des plaques commémoratives. Capture d'écran Twitter @GpeChangerParis

ENTRETIEN – Dans Le Sexe et la Langue, le professeur de linguistique Jean Szlamowicz analyse les ressorts idéologiques de l’écriture inclusive. Son emploi relève avant tout du marketing politique et ne sert aucunement la cause des femmes, argumente-t-il. Jean Szlamowicz est professeur des universités en linguistique, spécialiste de sémantique et d’analyse des discours idéologiques. Il a publié « Le Sexe et la Langue. Petite grammaire du genre en français où l’on étudie écriture inclusive et autres dérives militantes » (éd. Intervalles, 2023)… Par Emile Douysset (Le Figaro)


LE FIGARO. – L’écriture inclusive s’est largement répandue dans notre société, on peut la lire à l’université, sur de nombreux panneaux publicitaires… Comment expliquer son succès ?

Jean SZLAMOWICZ. – L’écriture inclusive n’existe que par la bonne volonté de certains décideurs convaincus qu’il faut adopter cette mode pour ne pas être ringardisé. Elle n’est pas une pratique spontanée des locuteurs. D’ailleurs, même ceux qui la pratiquent le font avec une grande incohérence. On la trouve essentiellement dans certains milieux sociaux qui s’imaginent être « progressistes » : c’est avant tout une image de soi que l’on propage avec l’écriture inclusive. Ce narcissisme idéologique consiste à montrer que l’on est une bonne personne et que l’on est au courant des dernières tendances du conformisme idéologique. La pression militante que chacun exerce sur les autres est le moteur de ce panurgisme politique.

Peut-on « rééduquer » une société par le biais de la langue?

C’est précisément sur ce point que l’écriture inclusive se révèle comme un mysticisme illuminé : peut-on sérieusement croire que le social est contenu dans la grammaire ? Il est impensable d’imaginer que, mécaniquement, l’orthographe contribue aux progrès sociaux. Le monde ne dépend pas de la grammaire et les langues ne sont pas des objets dont on pourrait améliorer la conception : la recherche de «la langue parfaite» qui apporterait la rédemption au monde est une utopie relevant du fétichisme et de la sorcellerie!

Réformer le monde en ajoutant des petits « –e » pour symboliser le féminin est une farce. C’est un pur marketing politique, une exhibition vertuiste et une contrainte idéologique. Et puis, à partir de quels critères déciderait-on de cette « rééducation » ? Cela suppose une élite éclairée qui se sent suffisamment arrogante pour définir ce que le peuple doit penser, ce qui est la définition d’un totalitarisme. Et, franchement, si ces savants sont assez stupides pour imaginer que le genre des mots conditionne la structure de la société, il ne faut leur accorder aucun crédit car leur magistère moral est fondé sur des interprétations farfelues ! Personne ne devrait se sentir obligé d’adopter de telles élucubrations.

Une langue ne possède pas d’intention et n’impose pas de contenus idéologiques. C’est un anthropomorphisme simpliste de penser ainsi. Jean Szlamowicz

En 2021, le dictionnaire « Le Robert » a ajouté le pronom « iel ». L’institutionnalisation de l’écriture inclusive est-elle inéluctable ?

Un dictionnaire n’est pas une institution, justement, mais un éditeur privé. Or, il y a là un paradoxe : celui de l’adoption d’initiatives militantes, comme l’écriture inclusive ou le marquage des identités sexuelles, dans des cadres institutionnels, par exemple l’Éducation nationale. La laïcité, c’est avant tout la recherche d’une neutralité, par opposition à l’affichage d’une opinion, qu’elle soit religieuse, politique, sexuelle, etc. L’écriture inclusive pose une question de fond : si on l’accepte, alors cela signifie qu’il n’y a plus de référence commune.

Chacun peut alors introduire sa préférence comme norme et imposer sa pratique au nom de la cause qu’il défend. C’est introduire une forme de séparatisme dans les usages collectifs, ce que l’institution ne peut accepter sans faire exploser ses propres cadres. Par ailleurs, l’écriture inclusive signale une opinion idéologique, ce qui est discriminatoire —qu’on songe au signalement politique que cela représente sur une copie d’examen. La conventionalité et l’arbitraire de l’orthographe protègent justement des interprétations idéologiques sauvages et de l’interventionnisme militant.

Les féministes affirment que la règle grammaticale du masculin qui l’emporte sur le féminin est sexiste. La langue française est-elle par essence sexiste ?

Une langue ne possède pas d’intention et n’impose pas de contenus idéologiques. C’est un anthropomorphisme simpliste de penser ainsi. L’interprétation de la règle que vous mentionnez fait semblant de confondre les signes linguistiques et les personnes pour faire comme si «le masculin» et «le féminin» des mots décrétaient une inégalité entre les individus: il ne s’agit que de l’accord de types de mots, ce qui est sans rapport avec le sexe des gens! Et la formulation d’une règle n’est pas la langue elle-même.

Inventer un complot masculiniste pour expliquer le « masculin » du pronom dans il fait beau, imaginer qu’il existerait un privilège grammatical qui serait une injustice, exiger une représentativité sociopolitique de la morphosyntaxe, ce sont des démarches délirantes. Jean Szlamowicz

Vous écrivez qu’il ne faut pas « confondre le genre des mots et le sexe des gens ». Qu’est-ce que le genre des mots ?

La notion de genre est très confuse. C’est un anglicisme qui recouvre des significations différentes: pour les gens, on parle normalement de sexe, et pour les mots, la linguistique parle de classe nominale. Cela décrit des phénomènes d’accord et de catégorisations sémantiques qui ne recouvrent pas forcément le sexe : une vedette peut être un homme ou une femme… Il y a des langues avec une dizaine de classes nominales, d’autres avec trois, ou deux, etc. Et que penser des langues sans genre comme le persan ou le finnois, le turc ou le vietnamien ? Leurs locuteurs auraient-ils du mal à distinguer les femmes des hommes ?

Les fonctionnements grammaticaux ne sont pas superposables aux propriétés présumées des choses ou des êtres, sinon cela supposerait que leur identité intrinsèque devrait être marquée par leur forme, ce qui est une pensée magique. L’inclusivisme décrète que l’on devrait aligner les formes grammaticales sur l’identité sexuelle, mais les langues ne fonctionnent pas ainsi. C’est pareil pour le pluriel : on renvoie à une pluralité de personnes, il s’accorde pourtant au singulier et personne n’en tire une interprétation psycho-idéologique. De la même manière que le nombre grammatical n’est pas le nombre mathématique, le « genre » grammatical n’est pas le genre sexuel.

Vous parlez de « féminisme dévoyé ». En quoi l’écriture inclusive trahit-elle la cause des femmes ?

On ne peut pas fonder la défense d’une cause sur le mensonge, l’intimidation et la manipulation sans l’abîmer. Inventer un complot masculiniste pour expliquer le « masculin » du pronom dans il fait beau, imaginer qu’il existerait un privilège grammatical qui serait une injustice, exiger une représentativité sociopolitique de la morphosyntaxe, ce sont des démarches délirantes. De fait, l’égalité entre les personnes se joue ailleurs que dans la grammaire. Or, le militantisme orthographique se moque complètement des situations d’oppression réelles que vivent les femmes qui doivent subir excision, mariage forcé, pression morale du rigorisme religieux ou violences claniques. Cela signifie que cet inclusivisme n’est rien d’autre qu’une hypocrisie et un faire-valoir social pour une classe privilégiée et donneuse de leçons.

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