« La France, nation politique au service d’une ‘Europe européenne’ « 

Par Jean-Pierre Chevènement. 

Pour que l’Europe puisse exister entre les deux « hegemons » que seront, au XXIème siècle, les Etats-Unis et la Chine, il faut qu’elle puisse disposer d’une capacité de décision autonome. J’éviterai de me placer du point de vue des textes européens : chacun sait ce que les règles de fonctionnement de l’Union européenne ont de profondément incapacitant. Je me placerai donc du point de vue des réalités, reprenant la description de Wolfgang Streeck d’un « Empire européen hiérarchisé » où la souveraineté varie en proportion de l’intégration à un noyau dur de pays dits « du centre », noyau au sein duquel figure évidemment l’Allemagne, en raison de sa géographie centrale, de son poids démographique et industriel, et de son excédent commercial structurel de 250 milliards d’euros par an. Notre déficit commercial avec l’Allemagne ne cesse de se creuser depuis 20 ans. Selon les chiffres diffusés par le ministère de l’Économie et des Finances et les Douanes françaises, il s’est aggravé entre 2001 et 2019, de 8,3 à 15 milliards d’euros, soit une augmentation de 80%. En toute logique, le déficit vu de France devrait être le même que l’excédent vu d’Allemagne. Or c’est là qu’un imbroglio statistique apparaît. Si l’on retient les données délivrées par des institutions internationales (l’International Trade Center (ITC), agence conjointe de l’ONU et de l’OMC, reprises par l’OCDE), ou en s’appuyant sur celles de Destatis, équivalent outre-Rhin de l’Insee, le déficit commercial de la France vis-à-vis de l’Allemagne a crû de près de 115% sur la même période, passant cette fois-ci de 19 à … 40,8 milliards d’euros. 15 milliards de déficit contre 40,8 milliards, un grand écart à plus 25 milliards d’euros ! Une incohérence qui ne se retrouve pas lorsque l’on compare les chiffres communiqués par d’autres États avec ceux de Destatis.

Dans le détail, la France affiche un déficit avec l’Allemagne dans presque toutes les catégories de produits, à l’exception des parfums et des boissons qui affichent un excédent d’un peu plus d’1 milliard d’euros en faveur de la France. Dans le secteur aéronautique, souvent présenté comme l’un de nos derniers atouts industriels, la France accuse en 2019 un déficit de plus de 6 milliards d’euros avec l’Allemagne. Il grimpe à plus de 8 milliards pour l’automobile. La France et l’Allemagne ne parlent plus le même langage économique. Alors qu’elle souhaite un leadership franco-allemand en Europe, la France s’aveugle sur le déséquilibre économique qui s’est creusé avec notre grand voisin.

Si l’on peut décrire l’Europe à 27 comme un Empire que domine un centre – l’Allemagne –, cet Empire est néanmoins incomplet : la dimension militaire lui manque, et plus largement la capacité géostratégique : on le voit dans les relations avec la Turquie, l’Iran ou avec l’engagement de la seule France en Afrique sahélienne, et bien sûr dans la relation avec les Etats-Unis.

Cela tient au fait que l’Allemagne au cœur de l’Europe reste dépendante de la protection américaine. L’opinion allemande est fondamentalement pacifiste. L’Allemagne, au fond, n’aspire qu’à être une grande Suisse au cœur de l’Europe. Faut-il le déplorer ?
La France dispose à l’inverse d’une dissuasion nucléaire et d’une capacité de projection militaire extérieure. Surtout ses institutions lui donnent une grande liberté de mouvement. Mais la France est trop faible économiquement pour soutenir seule un engagement extérieur d’importance sur la longue durée. Depuis la crise de l’euro en 2010, l’Allemagne a imposé au reste de la zone euro un régime d’austérité et une quasi-stagnation économique, s’exposant ainsi à un risque majeur, car elle réalise 40% de ses exportations sur la zone euro. Pour préserver celle-ci, elle a dû accepter depuis 2015 la politique de création monétaire décidée par M. Draghi, président de la BCE. Et face à la crise du COVD en 2020, l’Allemagne a dû faire d’autres concessions importantes : la reconduction en 2020 par la BCE de Mme Lagarde de la politique de création monétaire, une relance budgétaire massive qui rompt avec la politique du « schwarze Null » dite encore « règle d’or » (prohibition du déficit budgétaire) et enfin la mutualisation d’une « relance européenne » en elle-même assez faible (que sont 380 milliards d’euros sur trois ans par rapport à un PIB annuel de la zone euro de plus de 10 000 milliards d’euros !). L’ensemble de ces concessions représente cependant un tournant de la politique allemande vis-à-vis de l’Europe, s’il s’inscrit du moins dans la durée.

Sur le plan monétaire, l’euro ne peut aujourd’hui remplacer le dollar faute de volonté politique. Il en résulte pour l’Europe une dépendance économique de fait par rapport aux Etats-Unis : soumission à l’extraterritorialité du droit américain et aux sanctions et embargos décrétés par les Etats-Unis sur la Russie et l’Iran par exemple.

L’Europe ne pourrait s’autonomiser par rapport aux Etats-Unis que par un rapprochement avec la Russie (architecture européenne de sécurité), une défense de l’Europe impliquant une étroite coopération franco-allemande en matière d’armements conventionnels et franco-italienne en matière navale, et une autonomisation de l’euro dans le système monétaire international. C’est cette volonté politique qui reste à bâtir.

L’émergence d’une « Europe européenne » ne peut se faire que de manière pragmatique par des rapprochements d’État à État. L’idée de « souveraineté européenne » peut recouvrir la résignation, sous couleur d’intégration, à une hégémonie économique allemande n’ouvrant sur aucune perspective d’indépendance politique dans laquelle la France pourrait trouver son compte. Le modèle du rapprochement d’État à État souhaitable a été la conjonction de la France, de l’Allemagne et de la Russie pour refuser, en 2003, l’invasion de l’Irak.

Un tel rapprochement « opportuniste » peut-il se renouveler et s’approfondir dans la longue durée pour devenir structurant ?
Une telle conjonction est très difficile à envisager tant qu’une majorité en Allemagne ne se sera pas dégagée en faveur d’un partenariat stratégique avec la Russie. Celui-ci correspond sans doute à l’intérêt bien compris de l’Allemagne et aux exigences de la stabilité et de la paix en Europe. La réalisation du gazoduc North Stream II sera un test intéressant. De puissantes forces se sont mobilisées pour y faire obstacle. Elles allèguent un risque de dépendance à l’égard de la Russie. Mais celle-ci dépend autant de ses clients que l’Europe de son fournisseur. Rien n’indique qu’on prenne aujourd’hui le chemin d’un rapprochement politique véritable. Par ailleurs la politique des sanctions a rejeté la Russie dans les bras de la Chine et Moscou ne se départira pas rapidement d’une politique de prudence vis-à-vis de l’Europe occidentale. Celle-ci n’est pas capable de financer ses investissements dans l’Arctique russe.

Pour autant, l’idée d’une Europe indépendante doit rester un cap car elle répond à l’intérêt à long terme de tous les peuples européens. C’est ce qu’a compris l’an dernier Emmanuel Macron, mais il se heurte, comme il était prévisible, à la résistance de « l’État profond », c’est-à-dire aux habitudes de pensée héritées de l’époque où l’Europe croyait pouvoir s’en remettre aux Etats-Unis du soin d’assurer son avenir.

Avec ou sans Trump, ce n’est plus vrai. Les Etats-Unis n’ont rien à faire de l’Europe et celle-ci doit se débrouiller sans eux. A cela une condition : que la France reste la « nation politique » par excellence qui lui permettra de faire le lien entre les grands États européens pour construire « l’Europe européenne ». Mais le peut-elle, eu égard à la dégradation de sa situation économique ? C’est là que « la reconquête de l’indépendance industrielle et technologique » de la France évoquée par le Président de la République le 10 mai dernier prend tout son sens.

6 commentaires sur « La France, nation politique au service d’une ‘Europe européenne’ « 

  1. Fides et ratio , et le titre plus que la longue lecture , de Jean Paul II , sans aigreur ni esprit vinaigre . Un brin aux quatre vents d’Espérer

  2. Challenges , un article , ou une question , sur un vaccin . Il ne s’agit pas de Vendée Globe , en tout manque de rivages et d’air ambiant sommes nous . Non Challenges , il ne s’agit pas de puissances ni de cynisme pragmatisme de puissances ou dites puissances . Challenges , sans esprit de banque ou d’empire ou d’organisations Est ou Otan , par delà le dit virus , par delà les dits blocs qui au tréfonds d’eux même ne sont rien au long terme , challenges c’ est non pas se compromettre ni conforter quelque bloc en pragmatisme ou en religiosités / et même challenges , ce n’est pas pétrole ni gazoduc , ni têtes nucléaires , c’ est accepter d’ aider , sans calcul ni cynisme pragmatique , la Russie aussi . De St Martin comme en actes en partage d’Assise aussi

  3. Bachelerie Jean // 7 novembre 2020 à 21 h 14 min //

    L’analyse de Jean Pierre Chevènement est cohérente, la solution aussi construire une Europe indépendante en retrouvant une indépendance technologique et industrielle.
    Il est étonnant que J P Chevènement soit aveuglé par la Rhétorique Macronienne. Macron est un communiquant, un raconteur d’histoire, il n’a pas l’étoffe d’un homme d’état, ne passe jamais du du discours aux actes, soit il ne sait pas faire, ce qui peut sembler étonnant, ou il ne croit pas à ses discours, à sa rhétorique !. La meilleure preuve est la crise sanitaire, économique et politique causée par la pandémie de Covid 19. Macron dit tout et son contraire. Un homme d’état avait là l’occasion de se révéler, de se mettre au-dessus des Lobbies, des influences étrangères, il ne l’a pas fait, il n’en est pas capable, comme le souligne le rapport du Général Lizuray sur la gestion du Covid !
    Sa politique Russe reste un discours sans aucun acte, l’excuser par le rôle de l’état profond, dans un pays où le Président est tout puissant ne tient pas.
    La politique de Macron est l’intégration dans la mondialisation américaine, tout le reste n’est que discours de circonstance, l’exemple du Liban souligne qu’il y a loin du discours aux actes, ne pas voir que Macron n’est qu’un discours sans conséquences, destiné à calmer ses opposants, sans changer de cap économique , politique , et stratégique, c’est nier la réalité.

    Nous avons encore du poids à l’égard de l’Allemagne nous sommes la deuxième puissance de l’Euro, si Macron comme Hollande ne sait pas en tirer parti, c’est par manque de volonté politique. Il admire l’Allemagne néolibérale et pro américaine. Il la cite en exemple, comment peut il être respecté outre Rhin, après une telle soumission

  4. A Charles Batlymos.. »Le temps passe et l’intelligence de monsieur Jean Pierre Chevènement brille de mieux en mieux . il a l’art subtil d’intégrer les nouvelles données à ses analyses antérieurs « …ce en quoi il relève des propres constats établis par l’ex chef de file des « marcheurs de travers » (Nous avons été certainement Trop intelligents et trop subtils). Méfions-nous des copies réchauffées qui ne servent pas à relever la France.

  5. Le temps passe et l’intelligence de monsieur Jean Pierre chevenement brille de mieux en mieux . il a l’art subtil d’integrer les nouvelles donnees à ses analyses anterirurs pour leur donner coherence et efficacité; et ainsi arriver encore à influencer le cours du debat politique national . ET EN CETTE ANALYSE
    IL FAIT un lien coherent, utile, et necessaire pour la France et l’europe
    CAR CEUX QUI RESTENT SUR DES VIEUX CONCEPTS HERITES de la fin du20è siecle
    se trompent enormement .ET RESTER SUR LE CONCEPT ULTRA LIBERAL de l’Europe
    du marche libre et sans entrave ::: precipitent l’europe vers le declin et la sortie de l’histoire !!! c’est pourquoi la notion de l’europe europeenne doit etre entreprise rapidement !!! d’etat à etat ; pourquoi pas pour etre pragmatique et efficace !! nous europeens nous n’avons pas le choix ounous batissons une europe politique libre et independante des hegemonique;;; ounous perdrons sur tout les tableaux;; car de plus en plus la politique
    mondiale se conjugue par DES RAPPORTS DE FORCES ,sans aucun mediation
    mutilaterale ::: ONU EN BERNE , OCDE en sourdine , OTAN COMPLETEMENT SABORDE
    BREF §§§ SI DEMAIN NOUS N4ARRIVONS PAS à ETRE une EUROPE DE PUISSANCE GLOBALE ; nous allons pericliter dans tous les domaines ; scietifique , technologiue, economique social ; culturel et etre vite submergé par les nouveaux empires . REVEILLONS NOUS TANT QU4IL EST TEMPS CAR LE DEREGLEMENT CLIMATIQUE NE NOUS LAISSERA PAS LE TEMPS §§§
    ET IL SERAIT heureux de transmettre cette vision de l’EUROPE DU VINGTIUNIEME SIECLE 0 MONSIEUR LE HAUT COMMISSAIRE AUPLAN POUR qu’il en prend connaissance , lui qui est un europeen convaincu !!!

  6. « C’est là que « la reconquête de l’indépendance industrielle et technologique » de la France évoquée par le Président de la République le 10 mai dernier prend tout son sens. » Voilà bien un commentaire de « Politicard » qui pense, comme le « Chérubin du palais », que puisqu’IL pense tout devrait aller de soi et comme il pense !!!!!
    Or, pour être à la pointe de la recherche, des technologies et de l’industrialisation des innovations qui en découlent, il faut d’abord des bras et des cerveaux mobilisables pendant de longues années.
    Ce n’est plus du niveau actuel des potentiels humains de la France, laquelle gâche depuis près de 40 ans son devenir Industriel sous les coups tordus d’une majorité d’enseignants devenus bastion du syndicalisme bête et méchant et non accélérateur des compétences des élèves qui leurs sont confiés (JPC devrait le savoir Lui qui fût à l’éducation Nationale)!La France aura non seulement besoin des capacités Européennes mais aussi, Américaines, Chinoises, Indiennes ,Brésiliennes, Russes et bien au delà dans tous les pays qui ont su investir en formant des cerveaux dans tous domaines de pointe où l’Intelligence collective est minutieusement fécondée depuis plus de quarante ans. La France du « y a qu’à penser  » pour exister n’a pas beaucoup d’avenir car les autres pensent plus vite et mieux que Nous sauf à nous démontrer les contraire en particulier dans les sciences informatiques, de la médecine de pointe, des télécommunications, dans les Transports et même dans l’Agro Alimentaire.
    Un point positif tout de même que souligne JPC ,la France reste leader mondial des vendeurs de Parfum de cravates et autres babioles de Luxe.

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