Luc Ferry: «Racisme et antiracismes»

CHRONIQUE – Comme le soulignait Lévi-Strauss dans Race et histoire, l’ethnocentrisme est la chose du monde hélas la mieux partagée.  Par Luc Ferry

Que les images de George Floyd assassiné par un policier américain aient suscité un tollé aux États-Unis est compréhensible. Qu’elles soient insupportables est la vérité. Reste que l’importation mimétique du multiculturalisme ethnique américanisé dans le contexte de la République française est aussi calamiteuse que déplacée.

Plutôt que de désavouer notre police et de mettre dans l’affolement un genou à terre devant les manifestants, la première tâche du ministre de l’Intérieur devrait être de clarifier les choses, de rappeler combien notre République est à tous égards hostile aux idéologies racistes qui stipulent que les individus ne sont que les exemplaires d’une espèce, d’une catégorie générale, celle de la race, dont tous seraient porteurs des mêmes caractéristiques. Le raciste estime ainsi que « l’Africain » (comme s’il n’y en avait qu’un !) « est joueur, qu’il a le rythme dans le sang, mais qu’il est paresseux », tandis que « l’Oriental est travailleur, mais, contrairement à l’Européen, peu créatif » et autres balivernes du même acabit que chacun, hélas, ne connaît que trop bien. Mais le raciste n’en reste pas là. Il ajoute à la conviction que chaque individu appartient à une « race » et en possède forcément tous les attributs, cette autre, tout aussi absurde et non scientifique, qu’il existerait des races inférieures et d’autres supérieures, des races utiles et d’autres nuisibles qu’il faudrait par conséquent asservir, voire exterminer. En quoi le racisme fournit l’essentiel des atrocités commises dans la rubrique « crimes contre l’humanité ».

Les idéologies racistes sont en général critiquées au nom de l’antiracisme, mais ce dernier peut prendre des formes fort différentes, pas toujours aussi admirables qu’on pourrait l’espérer. Trop souvent, en effet, comme l’ont montré des intellectuels comme Pierre-André Taguieff ou, plus récemment, Abnousse Shalmani, l’antiracisme cache des formes insidieuses d’hostilité à d’autres communautés, voire du racisme à l’envers. Déboulonner des statues de Victor Schœlcher au motif qu’il était blanc et qu’il devait parfois se résoudre à des compromis relève d’une haine raciale tout aussi détestable que celle qu’on prétend combattre. Il faut donc être clair sur ce sujet et rappeler quelques vérités de fond. Il faut bien évidemment, c’est un minimum, dire enfin clairement que la seule réponse acceptable à ce fléau réside dans l’application stricte des principes de l’universalisme républicain, en aucun cas dans la reconnaissance des « communautés racisées ». La res publica ne reconnaît ni les communautarismes, ni le « droit à la différence ».

Mais il faut surtout avoir le courage de rappeler quelques faits historiques, à savoir que l’honneur de l’Europe est d’avoir été le premier continent, et pendant longtemps le seul, à abolir l’esclavage et la traite, des pratiques qui furent courantes en Afrique, entre Noirs et Noirs comme en direction des pays arabo-musulmans. De fait, l’esclavage existe encore aujourd’hui, il y a dans le monde des millions d’esclaves, aucun en Europe. Dans un article consacré aux travaux d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Libération, un journal peu suspect de faire la promotion du racisme, rappelle combien c’est à juste titre que l’historien a brisé « le tabou selon lequel des Noirs ont esclavagisé d’autres Noirs par millions et pendant des siècles, la traite des Noirs vers l’Amérique s’élevant à 11 millions de personnes, vers les pays musulmans à 17 millions et celle interne à l’Afrique à 14 millions ». Il faudra attendre l’année 1980 pour que la Mauritanie mette fin par décret à ses marchés d’êtres humains, mais elle compte encore aujourd’hui, comme d’ailleurs le Soudan et certains pays d’Asie, des milliers d’esclaves. Comme le soulignait Lévi-Strauss dans Race et histoire, l’ethnocentrisme est la chose du monde hélas la mieux partagée. Dans les tribus amérindiennes qu’il étudiait, on ne considérait comme vraiment humain que le membre de sa communauté.

Enfin, il faut éviter les amalgames globalisants. Je lis dans la presse qu’Emmanuel Macron aurait déclaré que « le monde universitaire est responsable d’avoir cassé la République en deux en ethnicisant les mouvements sociaux ». On espère qu’il s’agit d’une « fake news », cette déclaration étant aussi fausse et insultante que celle accusant la police en général d’être raciste, l’immense majorité des universitaires étant, comme je le suis, attachée à l’idée républicaine. Dans le contexte actuel, qui tourne parfois au délire, il serait bon de diffuser davantage ces quelques vérités.

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