Natacha Polony : «Airbnb et les quarante voleurs»

Le capitalisme californien, mariage de la dérégulation financière et du numérique, n’a rien de la gentille utopie collaborative qui s’appuie sur le partage pour créer une nouvelle forme d’économie.

En France, huit professeurs agrégés en fin de carrière contribuent autant, par leurs impôts, aux hôpitaux, aux routes et aux écoles, qu’une multinationale américaine qui ruine un pan entier de notre économie. Airbnb a payé, en 2016, 92.000 euros d’impôts. Pourtant, la France est son deuxième marché, après les États-Unis. Un pays qui accueille 80 millions de touristes par an, quelle manne potentielle ! D’ailleurs, est-ce un hasard : si les touristes sont revenus en France, après le désastre de deux années marquées par les attentats, ils dépensent moins chez nous qu’ailleurs. Et le sentiment d’insécurité qu’ils éprouvent du fait des pickpockets et des pilleurs divers et variés ne suffit pas à expliquer les économies qu’ils font. Mais un appartement loué sur une plateforme numérique revient tellement moins cher que quelques nuitées dans un hôtel écrasé par les charges et les contraintes et qui doit répercuter le coût de l’Urssaf et des taxes sur la note du client.

Chez Airbnb, en revanche, on ne paie pas de charges. Et très peu d’impôts. Par un système de facturation depuis la filiale irlandaise, la commission de 12 % perçue sur la location ne passe jamais par la France. L’entreprise ne crée aucun emploi, ni aucune richesse en France. Elle en détruit. Et les particuliers qui arrondissent leurs fins de mois en louant leur appartement n’ont pas conscience qu’ils créent un chômage dont les conséquences se verront sur leur propre fiche de paie, à travers les prélèvements, et sur leur feuille d’impôt, puisqu’il leur appartiendra de financer les infrastructures avec lesquelles Airbnb gagne des millions sans jamais en reverser aucun à la collectivité.

«Ce qu’on nous vante comme une libération des énergies n’est que le contournement de toutes les régulations mises en place par les États pour protéger les consommateurs»

Certains s’imaginent encore que ce système économique a quoi que ce soit à voir avec le libéralisme. Une concurrence parfaitement déloyale, la déstabilisation de secteurs économiques qui contribuent à la richesse nationale par des emplois, des savoir-faire et le paiement de leurs impôts, l’instrumentalisation du droit, l’absence de toute décence et la prédation érigée au rang d’art de vivre, voilà qui aurait scandalisé les penseurs du libéralisme classique, mais qui semble tout à fait acceptable aux zélateurs actuels de l’économie dérégulée. Ceux-là tentent de nous faire croire que refuser ce système à la fois injuste et destructeur reviendrait à prôner la collectivisation soviétique des moyens de production. C’est confondre la liberté d’entreprendre avec le droit de piller. C’est oublier, surtout, que ce modèle ne relève d’aucune nécessité, mais bien de choix politiques.

Le capitalisme californien, mariage de la dérégulation financière et du numérique, n’a rien de la gentille utopie collaborative qui s’appuie sur le partage pour créer une nouvelle forme d’économie. Ce qui nous est présenté comme une meilleure utilisation du capital existant – en l’occurrence un appartement que nous n’occupons pas forcément tous les jours de l’année – repose sur la transformation de toute activité humaine et de toute propriété en une occasion de profit. Ce qu’on nous vante comme une libération des énergies n’est que le contournement de toutes les régulations mises en place par les États pour protéger les consommateurs.

«La France y perd 60 à 80 milliards de recettes fiscales par an»

Mais n’oublions pas un acteur essentiel de ce jeu de dupes. Face au scandale provoqué par la révélation du montant dérisoire de l’impôt acquitté par Airbnb, Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques, a appelé les pays membres de l’Union à mettre en place une « assiette commune » de l’impôt sur les sociétés, qui permettrait de se mettre d’accord sur les données fiscales, et donc sur le montant d’impôt que doit payer chaque entreprise dans le pays où il exerce son activité. Mais hors de question d’harmoniser les taux d’impôt sur les sociétés. Mieux, ladite assiette commune risque fort de préserver les exemptions dont bénéficient les multinationales et qui leur permettent de payer nettement moins d’impôts que n’importe quelle PME. La Commission européenne se réveille après des années d’optimisation fiscale forcenée par les géants du numérique américains, mais ne voudrait tout de même pas les fâcher trop. La destruction des économies européennes va pouvoir se poursuivre encore longtemps. La France y perd 60 à 80 milliards de recettes fiscales par an. Sans compter la fermeture d’hôtels, les emplois détruits, l’argent dépensé par les touristes, non pas en nuitées et petits déjeuners vendus par des artisans, mais en produits bas de gamme achetés en supermarché. Quelques propriétaires d’appartements, bien sûr, se seront enrichis. Ce système aura même encouragé la spéculation immobilière en permettant à certains de se lancer dans l’investissement locatif. Certains quartiers de Paris se sont déjà vidés, et les colocataires subissent les nuisances d’inconnus peu enclins à préserver les parties communes. Ceux qui voulaient croire que la mort de notre industrie serait compensée par le triomphe des services devront sortir de leurs doux rêves.

Il n’est d’autre solution que de reconstruire, face à cette économie de la prédation, une économie réelle, reposant sur des circuits courts et récompensant la création de valeur. Une économie qui protège de la concurrence déloyale en compensant ces distorsions par un soutien actif. Une économie au service d’un modèle de société pour que la société ne soit pas soumise à une économie régie par les prédateurs.

Natacha Polony

21 commentaires sur Natacha Polony : «Airbnb et les quarante voleurs»

  1. Quoi qu’il arrive, vous louez, vous devez declarer vos revenus mais pas d’interdiction de le faire sans changement de regime si vous habitez plus de 8 mois dans l’habitat dans lequel vous sous louez une chambre

  2. La loi admet deja 120 J de locations potentielles, c’est deja beaucoup et cela permet justement d’ameliorer les fin de mois de personnes dans votre cas sans escroquer le pays et mettre a mal le tissu economique
    de nombreux pays ne laissent que 60 a 90 j de sous locations sans soucis administratifs

  3. Suis je si malhonnête de vouloir gagner quelques sous avec une chambre de ma maison? Humble maison payée sur vingt ans, avec un salaire ( car je ne suis pas femme de ministre, je vais donc bosser 35 heures par semaine de 18 a 68 ans), avec un salaire donc taxé sur ma fiche de paie 22% puis par les impôts sur les revenus, puis par une taxe habitation et une taxe foncière.
    Maison dont mes enfants héritetont seulement s’ils peuvent payer les frais d’héritage.
    Merci donc de faire payer airbnb et non la pauvre ânesse made in France que je suis.

  4. Si AIRBNB payait des impots normaux comme nos entreprises nationales, si les loueurs restaient dans le cadre de la loi, alors pas d’inconvenients, OK

  5. Tout a fait d’accord avec MICHEL, DES CENTAINES DE MILLIONS d’impots manquent a la collectivite juste par l’action du site AIRBNB permettant aux loueurs escrocs et sous loueurs de peu declarer ou meme rien, AIRBNB avec un montage intelligent ne payant egalement qu’une misere DE POUSSIERE sa presence extremement profitable en FRANCE. Pendant ce temps la, le fisc est plus occupe a harceler et ecoeurer des centaines de petites entreprises pour n’arriver a que peu de resultats en retour. Vrai que s’attaquer a un trust multinational requiert plus de temps, de competences et soutiens du gouvernement car ces trusts et lobbies sont soutenus par des lois europeennes iniques. Nous aimerions savoir ce que font le fisc et les juges pour obtenir les listings et revenus des locations en FRANCE aupres d’Airbnb. Probablement rien d’apres mon experience actuelle en justice de lutte contre un locataire indelicat.

  6. je découvre, intéressant

  7. Certains ont une drôle d’image des professionnels de l’hostellerie!
    Gagner de l’argent en louant son appartement pourquoi pas! mais tous revenu doit être fiscalisable ou alors il y a concurrence déloyale!
    Le seuil de déclenchement de l’impôt est beaucoup trop haut!
    Avec l’économie numérique la priorité de l’état c’est de s’assurer des rentrées fiscales suffisantes pour assurer le bon fonctionnement de nos services public essentiels à notre démocratie!

  8. Airbnb a bien des défauts mais pas uniquement des défauts. Peu de familles avec enfants peuvent se payer des chambres d’hotel à Paris. Et ça depuis bien avant Airbnb…
    Quant au fait que les touristes étrangers dépensent moins par tête en France qu’en Espagne ou aux États-Unis, le problème est bien connu, date de plus longtemps que l’explosion d’Airbnb (d’ailleurs présent dans les autres pays aussi) et est dû à des problématiques structurelles de valorisation du potentiel économique que représente le tourisme étranger. D’ailleurs, bonne nouvelle : l’écart avec les autres pays se réduit depuis peu.
    Enfin, l’idée que le touriste étranger qui se logerait via Airbnb achèterait plutôt des produits bas de gamme en supermarché que des produits artisanaux de qualité relève du cliché. Comme penser que la majorité des hôtels parisiens serviraient des croissants artisanaux et non industriels et surgelés au petit-déjeuner.

  9. Louis Bonnefous // 14 août 2017 à 22 h 35 min //

    C’est quand même un petit peu plus compliqué que ce que veut bien présenter Mme Polony au sujet d’Airbnb.
    Une règlementation socialiste beaucoup trop favorable aux locataires et méprisant les petits propriétaires – les « rentiers » de M. Macron – a conduit à un rendement dérisoire l’achat immobilier en France, si on fait abstraction des plus-values à long terme. Entre la taxe foncière, les prélèvements sociaux, les assurances et les charges des syndics – réputés filous -, sans parler des locataires en rupture de loyer (mais capables de se maintenir des années dans les lieux), un actif immobilier comme un appartement rapporte au mieux autour de 2% par an, ce qui est complètement démotivant.
    De fait, Airbnb permet à nombre de propriétaires parisiens de continuer à vivre à Paris.
    Quant aux hôtels parisiens, en dehors du fait qu’en posséder un est une rente de situation bien plus rentable qu’un appartement et nécessitant un investissement de base d’une autre échelle.
    Il faut bien préciser aussi que ce sont parmi les premiers consommateurs de main d’oeuvre au noir, sous-payée.
    De plus, ils correspondent en général à une autre clientèle, de gens en déplacement professionnel, que celle plus familiale et touristique d’Airbnb. Beaucoup ne pourraient pas se déplacer une semaine en vacance à Paris avec leur famille pour aller dans un hôtel 3 étoiles et au restaurant tous les jours, ce qu’on peut se permettre avec Airbnb. Franchement, amèneriez vous vos enfants dans un Ibis ou un autre 2* avec une chambre microscopique, ou bien se réfugier dans un camping quand vous pouvez louer un appartement ? Sérieusement ?
    Réfléchissez aussi que le nombre de touristes au niveau occidental a doublé, voire triplé ou quadruplé depuis cinquante ans, avec le développement de compagnies aériennes bon marché, qui, malgré les lamentations de leurs clients sur le manque de comfort, gardent leur faveur au moment de l’achat des billets, dont le paramètre de choix est le prix.
    Les modes de vie ont évolué depuis la disparition du Général De Gaulle. C’est très bien de fréquenter les palaces comme le George V, de circuler en berline haut-de-gamme et de voyage en 1ère classe sur Air France, mais tous ne peuvent pas se le permettre.

  10. Le Gaullisme à lui seul est un programme
    Il suffit de lire les différents commentaires des gens qui s’y attachent!
    Avec de la bonne volonté!

  11. N’oublions pas la complicite de blanchiment qu’Airbnb exerce lorsqu’elle propose une ouverture de compte aux USA avec l’aide de partenaire financiers comme MASTERCARD, PAYONEER et BANK OF America. Le loueur aura la possibilite ni vu ni connu de prelever le fruit de ses locations la plupart illegals au distributeiur du coin ! Nous sommes roules doublement, Aibnb ne paye que peu d’IMPOTS, LES LOUEUR EGALEMENT

  12. Edmond Romano // 14 août 2017 à 8 h 08 min //

    Michel: avant de penser à qui pourrait incarner les valeurs du Gaullisme en 2022, il serait bon de définir un programme gaulliste pour le XXI ème siècle. Choisir un candidat ou une candidate avant d’avoir défini ce projet revient non seulement à mettre la charrue avant des bœufs mais aussi à retomber dans le système qui veut, depuis trop longtemps, que nous suivions un candidat sans connaître un programme réaliste et conduit à la déception. Si je devais rejoindre un Mouvement Gaulliste qui se créerait ce serait pour moi une des conditions, la seconde étant que toute alliance politique soit entérinée par l’ensemble des adhérents et que ces adhérents participent en grand nombre aux organes exécutifs. Oui à la démocratie représentative mais non à la démocratie confiscatoire.

  13. Delaisse Jean-Paul // 13 août 2017 à 18 h 10 min //

    Encore une fois, merci Madame de vos analyses pertinentes, pleines de bon sens. Mais malheureusement, tout cela est soigneusement occulté pour la majorité des français. A qui profite le crime ?
    Je vous en prie, continuez !!!

  14. Quelle lucidité, quelle analyse. Bravo Natacha ! Et dire que cela va encore durer encore longtemps. Pauvre économie française!

  15. Natacha Polony pourrait être la meilleure candidate en 2022 pour représenter tous les Gaullistes, Patriotes et tous ceux qui auront compris d’ici là que la République Française laïque est en grave danger face à la dictature des multi nationales apatrides et les mouvements de populations planétaires imbibées d’une religion politique qui ne veut que détruire l’Occident et ses valeurs!
    Plus on attendra plus ce sera douloureux!

  16. GENTY Jean Claude // 12 août 2017 à 18 h 49 min //

    Mme Polony, toujours pertinente, bien sûr. Pour concrétiser la solution proposée (reconstruction d’une économie réelle à l’abri des prédateurs actuels), une seule solution : RETROUVER NOTRE SOUVERAINETE ! Donc, quitter l’union européenne si antidémocratique et nous asservissant. Ne trouvez-vous pas curieux que depuis quelque temps, les médias ne parlent quasiment plus du Brexit et de surtout ses conséquences sur l’évolution économique du Royaume Uni. Serais-ce que les Anglais ont trouvé la solution à leurs maux ? Qu’en pensez-vous, Madame Polony, vous que je sais être suffisamment au fait des choses de ce bas monde ?

  17. Comme d’habitude une analyse lucide et fondée du capitalisme dérégulé qui nous est vendu par une oligarchie politique et médiatique au service de tous les puissants du moment.

  18. Edmond Romano // 12 août 2017 à 14 h 45 min //

    Je pense que les propriétaires qui louent leurs appartements n’ont rien à faire des conséquences sur l’économie réelle du Pays. Sont-ils de plus mauvais citoyens que d’autres. Pas du tout car nous vivons dans un Pays où l’individualisme a pris depuis longtemps le pas sur le sentiment d’appartenance à une Nation. A leur décharge il faut reconnaître que citoyens et citoyennes de France y ont été encouragés par les divers gouvernements qui se sont succédés depuis…1969 année fatidique du départ du Général dernier Président qui leur parlait de la Nation Française.

  19. Merci à Natacha Polony pour ces articles toujours empreints de bon sens humaniste et qui n’ont de cesse de dénoncer toujours la concurrence déloyale en vigueur en ce pitoyable début de siècle !

  20. Face à cette économie de la « prédation », une seule solution, virer les marchands d’illusions et leurs suppôts gouvernementaux !!!!!

  21. HENRI Paskal // 12 août 2017 à 12 h 34 min //

    Analyse très pertinente ! d’ailleurs Natacha Polony a participé à plusieurs réunions « esprit de campagne de la France Insoumise (dont elle ne fait pas partie ).

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