De Gaulle, « l’homme du destin »

Truffé d’archives inédites et d’images méconnues, « l’Homme du destin » de Patrick Rotman, raconte, sur le rythme trépidant des meilleurs thrillers, l’odyssée solitaire de Charles de Gaulle.

  • Par Renaud Dély (L’Obs)

cdgC’est l’histoire d’un homme convaincu d’être la France. Un illuminé persuadé d’être le Sauveur. En d’autres temps, ce prophète-là aurait pu se retrouver interné. A force de courage, de volonté et de réussite, il est devenu un héros. C’est ce destin à nul autre pareil, celui d’un homme dont l’ambition finit par se confondre avec les espoirs d’un peuple et l’âme de tout un pays, que nous conte Patrick Rotman dans ce documentaire consacré aux quatre années que de Gaulle passa à Londres durant la Seconde Guerre mondiale.

Truffé d’archives inédites et d’images méconnues, parfois déroutantes et souvent inattendues, ce film raconte, sur le rythme trépidant des meilleurs thrillers, une odyssée solitaire qui vire peu à peu au péplum. De Gaulle est un général inconnu de 49 ans lorsqu’il se pose à Londres le 17 juin 1940. Il est seul ou presque. La veille, le pays s’est donné au maréchal Pétain. Les Allemands sont entrés dans Paris et l’exode charrie des millions de réfugiés sur les routes de France. Tout semble perdu. Un seul homme refuse ce destin-là pour imposer le sien, ce drôle de militaire fort d’une intuition qui confine au génie : « La France n’est pas seule car cette guerre est une guerre mondiale », lance-t-il le 18 juin au micro de la BBC. En une phrase, de Gaulle a tout compris et tout exprimé du caractère inédit de ce conflit. Les Américains se pensent blottis dans le confort de l’isolationnisme, l’Armée rouge se croit protégée par le pacte germano-soviétique, mais un jour viendra où la planète entière s’embrasera. Et ce jour-là, le fanatisme de Hitler ne pourra rien face à la puissance des forces alliées.

En attendant, il convient donc de résister. Encore et toujours. « De Gaulle a fait l’appel du 18 juin, l’appel du 18 juin a fait de Gaulle », commente Patrick Rotman. Au commencement était la rébellion. Cet appel ne fut pas enregistré. À l’époque, il fut même fort peu entendu. Mais tout au long du conflit, ce texte n’en finit pas de se transmettre, d’être répété, placardé, et de cheminer inlassablement, forgeant la légende du géant à la croix de Lorraine.

Le grand mérite du film de Patrick Rotman est de rappeler à quel point le général de Gaulle a dû batailler, seul contre tous et tout le temps, pour réussir à s’imposer en unique chef reconnu et légitime de la France libre. A Londres, Winston Churchill l’a d’abord accueilli à bras ouverts, bluffé par les certitudes arrogantes du Français : « Vous êtes tout seul ? Eh bien, je vous reconnais tout seul ! » Dix-huit-mois durant, une idylle se noue. « Il est né pour le grandiose », dit de Gaulle de son hôte britannique dans ses Mémoires. « C’est un homme à ma taille », commente en écho le locataire du 10 Downing Street. Churchill mobilise même les services d’une agence de pub pour peaufiner son image.

Il faut voir le Général, engoncé dans son uniforme, déambuler devant une caméra, raide comme un piquet, la cigarette au bec, pour mesurer son humiliation. « Il veut me vendre comme une savonnette », s’indigne l’homme de Colombey. Et la France n’est pas une savonnette ! Son ego boursouflé n’est pas au bout de ses peines. Car tout change avec l’entrée des États-Unis dans le conflit. Convaincu que, dans cette guerre industrielle, rien ne pourra résister à la puissance américaine, de Gaulle écrit dans ses Mémoires : « La guerre est finie parce que l’issue en est dorénavant connue. » Mais pour lui, et pour la France, le plus dur reste à accomplir : s’imposer dans le camp des vainqueurs. Au sein du commandement allié, Churchill n’est plus que le second d’un Roosevelt allergique à de Gaulle et à la France. Le président américain choisit Pétain et ses représentants, l’amiral Darlan puis le général Giraud, comme interlocuteurs. À ses yeux, ils ont le mérite d’être plus malléables. Une guerre dans la guerre s’engage. Roosevelt s’applique à évincer de Gaulle. Churchill s’exaspère de ses prétentions : « On croirait Staline avec 200 divisions derrière lui ! »

De Gaulle endure, encaisse, subit. Convoqué en janvier 1943 à Casablanca, il doit se prêter à une grotesque mise en scène orchestrée par le tandem Roosevelt-Churchill. Le voilà contraint de serrer en public la main du général Giraud. Quelle épreuve…

Parmi les joyaux de ce documentaire, Patrick Rotman a retrouvé les images saisissantes de cet épisode. La première poignée de main des deux ennemis est trop furtive, la seconde tentative plus glaciale encore. Roosevelt donne le change en vantant un « moment historique ». De Gaulle a déjà fui.

L’assassinat de Darlan puis la faiblesse de Giraud, cette « planche pourrie » dixit Roosevelt, lui redonnent de l’oxygène. Mais c’est de France que va venir le salut de l’homme de Londres. Et plus précisément de « Rex », Jean Moulin, l’homme qui réussit le tour de force d’unifier le commandement de tous les mouvements de la Résistance intérieure. Le 15 mai 1943, un télégramme officialise la création du Conseil national de la Résistance (CNR) qui se range sous l’autorité du général de Gaulle. Quinze mois plus tard, le 26 août 1944, le destin d’un homme et celui d’un pays se rencontrent enfin sur les Champs-Elysées. De Gaulle est la France, la France est de Gaulle.

Renaud Dély

 

 

 

2 commentaires sur De Gaulle, « l’homme du destin »

  1. En effet des images et des documents inédits et souvent passionnant.

    Mais le commentaire général m’est apparu un peu simpliste pour ne pas dire quelquefois indigent.Dommage.

    Rotman et Dely auraient du aller chercher leurs sources auprès de grands témoins ou essayistes inspirés : Malraux, Claude Mauriac, Michel Cazenave et tant d’autres.

  2. Flamant rose // 18 février 2015 à 15 h 14 min //

    Le texte de Renaud Dély est tout à fait juste et reflète bien la situation de la période. Je voudrais simplement ajouter quelques précisions.

    Concernant l’appel du 18 juin, on estime à à peine quelques dizaines de milliers de Français qui l’ont entendu et parmi eux; Pierre Lefranc, Mendes France, Maurice Schumann…

    « Tout semble perdu. Un seul homme refuse ce destin-là pour imposer le sien » dit Renaud Dély. Oui, seul à un tel point que Jean Lacouture aura cette réflexion : « Charles sans terre » en référence à Charles le Bel.Si on veut être pinailleur on peut relever que la phrase dite par Churchill n’est pas tout à fait celle écrite par l’auteur du billet « Vous êtes tout seul ? Eh bien, je vous reconnais tout seul ! , en réalité Churchill a dit  » Vous êtes tout seul ? Eh bien, nous vous prendrons tout seul ».

    La brouille entte Churchill et de Gaulle débute en 1941.Les Anglais ont voulu se saisir du conflit du Proche Orient pour chasser les Français de cette région. Churchill a promis à Beyrouth et à Damas qu’ils auraient leur indépendance, ce qui a eu le don d’irriter de Gaulle et qui fera dire à Chuchill  » De toutes les croix que j’aurai eu à porter pendant la guerre, la plus lourde aura été la croix de Lorraine ». Pour ce qui est de la première brouille avec Roosevelt, elle viendra du fait que que celui-ci voulait annexer Saint Pierre et Miquelon un archipel vichyste. Il n’y est pas parvenu ce qui ne l’a pas empêché de maintenir ses relations avec Vichy; Renaud Dely a raison de dire que Churchill est devenu le second de Roosevelt, c’est tout a fait vrai.

    Renaud Dely écrit « Convoqué en janvier 1943 à Casablanca, il doit se prêter à une grotesque mise en scène orchestrée par le tandem Roosevelt-Churchill ». Il ne précise pas en quoi consistait cette mise en scène. En fait, le tandem Roosevelt-Churchill a organisé ce que l’on a appelé « la conférence d’Anfa Casablanca » à la quelle de Gaulle devait rencontrer Giraud. Face au refus de Gaulle, Roosevelt s’est fait menaçant et dans dans un français approximatif dit « Général si vous m’obstaclerez, je vous liquiderai ». et pour reprendre les termes de Renaud Dely, De Gaulle endure, encaisse, subit.

    Pour ce qui est de l’épisode de la savonnette relaté par Renaud Dely, l’affaire remonte en 1942 alors que de Gaulle habitait dans le cottage de Berkhamsted. Les Anglais voulaient faire un reportage pour faire connaître au monde entier le couple de Gaulle. C’est ce qui a fait dire au Général « Churchill me vend comme une savonnette » mais, ce que ne dit pas l’auteur du billet, c’est que cette phrase a été suivie de  » Nous y consentons puisque c’est la part du feu. mais après, qu’on nous laisse tranquille ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*