Intercités : la colère des assignés à résidence

Natacha Polony est chroniqueuse au Figaro. Son dernier livre, «Ce Pays qu'on Abat», est paru en 2014 aux éditions Plon.

FIGAROVOX/CHRONIQUE – Pour Natacha Polony, la suppression d’une partie du réseau Intercités est la matérialisation des maux qui accentuent les fractures françaises.

On ne classera pas cette information dans les sujets nobles. C’est de la «vie quotidienne», rien de plus. Mais cette vie, c’est celle des citoyens français. Ils ont appris cette semaine qu’un rapport rédigé par un député socialiste préconisait de supprimer plusieurs lignes de train Intercités jugées non rentables. Et les dernières lignes de train de nuit, pour faire bonne mesure. Les Français qui voudront se rendre de Paris à Bayonne devront désormais perdre cinq heures, une demi-journée, en TGV, plutôt que de s’endormir le soir et de se réveiller sur la côte basque. Ils pourront dire adieu au train bleu qui roulait vers le sud, le «sleeping du Paris-Méditerranée» chanté par Brassens. Mais comme la nostalgie est un péché mortel…

Ces quelques lignes ferroviaires sont la matérialisation de tout ce qui mine la France et qui s’appelle désertification, indifférence à l’aménagement du territoire, logique comptable et gestion de court terme.

Plus grave est la disparition envisagée des lignes Quimper-Nantes ou Reims-Dijon. Elle est la preuve une fois de plus que les gens qui président aux destinées du pays n’envisagent pas une seconde l’économie comme devant être au service de la vie. Car ces quelques lignes ferroviaires sont la matérialisation de tout ce qui mine la France et qui s’appelle désertification, indifférence à l’aménagement du territoire, logique comptable et gestion de court terme. Le mouvement des personnels d’Air France pour maintenir les bases dans trois aéroports de province, Toulouse, Nice et Marseille, en est un autre exemple. Raisons économiques. Manque de rentabilité. Les personnels installés dans ces villes devront remonter à Paris avec conjoints et enfants et dormir à l’hôtel les soirs où il ne sera pas possible de regagner leur domicile parisien.

Passons sur les décisions contradictoires à trois ans d’intervalle qui bouleversent des vies. Passons sur l’abandon de certaines dessertes aux appétits des compagnies du Golfe qui attireront les voyageurs provinciaux en long-courrier, qui préféreront faire escale à Dubaï pour se rendre à Singapour ou en Australie plutôt que de repasser par Paris pour faire le même trajet. Mais la logique, une fois encore, est de compter les bouts de chandelle du quantitatif pour mieux renoncer à l’engagement du qualitatif. La logique de ces bases était d’installer la proximité avec les voyageurs réguliers. Elle était aussi de perpétuer ce qui relève d’un service public et qui n’est pas assuré par les compagnies low-cost sur lesquelles la concurrence généralisée oblige à s’aligner. L’accueil des handicapés par exemple, dont ne s’embarrassent pas les compagnies qui réduisent les coûts engendrés par un retard, quand une personne en fauteuil est plus longue à installer que prévu et désorganise le service.

La logique, une fois encore, est de compter les bouts de chandelle du quantitatif pour mieux renoncer à l’engagement du qualitatif.

Parmi les facteurs de colère et de désespérance qui minent le pays, la destruction des services publics est celui, sans doute, qui contribue le plus largement à nourrir ce sentiment de déclin qui agace tant certains commentateurs. Oui, les Français ont l’impression que leur pays s’effondre, que l’État ne remplit plus son rôle, puisque sa manifestation première, sa visibilité au plus près de chez eux, disparaît peu à peu. Pire, ils voient que ces entreprises qui constituaient jusqu’à présent le tissu de la société française n’ont plus pour horizon que la réduction des coûts. Horizon tout à fait louable s’il s’agit de préserver les intérêts du contribuable au bord de l’asphyxie fiscale. Mais horizon pour le moins limité et qui n’a plus rien à voir avec les projets d’aménagement de l’espace et des territoires qui constitue l’essence d’un État soucieux de ses citoyens.

Ce ne sont pas seulement des modes de vie que l’on détruit, pas seulement l’idée que la qualité est bien économique, mais surtout le principe d’égalité indispensable pour maintenir l’adhésion de tous à la République à travers l’impôt.

Ce ne sont pas seulement des modes de vie que l’on détruit, pas seulement l’idée que la qualité est bien économique, mais surtout le principe d’égalité indispensable pour maintenir l’adhésion de tous à la République à travers l’impôt. Fermer des petites lignes, là où, justement, les Français ont l’impression qu’ils sont les perdants de la mondialisation, que le développement vanté partout les a oubliés au profit de ces métropoles dévorantes qui absorbent richesse et individus, c’est creuser un petit peu plus la fracture entre les vainqueurs et les vaincus. Pourquoi les Français, il y a dix ans, ont-ils voté contre le traité constitutionnel européen, sinon parce qu’on leur présentait comme inéluctable la destruction des services publics à travers leur libéralisation à marche forcée? Parce qu’on leur parlait «concurrence libre et non faussée» pour leur imposer une concurrence parfaitement faussée qui serait le prétexte à la destruction de leur modèle social et de leurs infrastructures les plus essentielles? On peut considérer que le lien entre des clients d’une compagnie aérienne et un équipage dont ils demandent des nouvelles parce qu’ils les connaissent est négligeable. On peut considérer que le trajet Saint-Quentin-Cambrai peut bien se faire en voiture, et que ceux qui n’en ont pas n’ont qu’à s’organiser. Ou accepter d’être assignés à résidence. Mais il ne faut pas s’étonner de voir ensuite un peuple scandalisé par la destruction lente de son État se tourner vers tous ceux qui promettent de faire entendre sa colère.

1 commentaire sur Intercités : la colère des assignés à résidence

  1. Natacha Polony n’a pas tout à fait tort. Plus brièvement son billet peut se résumer ainsi : que ceux et celles qui se plaignent des transports ferroviaires abandonnent le train et par extension que celles et ceux qui se plaignent de la dégradation du système de santé arrêtent de tomber malades tous en même temps en ne respectant pas les jours fériés ou encore que les élèves qui décrochent en classe sortent des effectifs des établissements scolaires pour l’obtention d’un meilleur taux de réussite d’enseignement !!!! La France va donc continuer à fabriquer des handicapés sociaux et les réformes territoriales vont encore accélérer le mouvement. Sourions quand même aux bonnes mesures gouvernementales qui promettent la suppression des zones blanches à l’horizon 2017 ….de territoires qui dans la même période de temps vont continuer à se vider le leurs populations au rythme des fermetures ou redéploiements de services publics ou d’absence prolongée de véritable redéploiement économique.

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