Nicolas Baverez : « Ne détricotons pas la dissuasion nucléaire, dernier atout majeur de la France »
Nicolas Baverez. rancois Bouchon
CHRONIQUE Le Figaro – Après avoir condamné l’État à l’impuissance, Emmanuel Macron fragilise désormais la dissuasion nucléaire, l’un des derniers atouts majeurs dont dispose notre pays. Sous couvert d’une actualisation de sa doctrine, il crée une confusion dévastatrice pour sa crédibilité.
Dans le nouvel âge des empires caractéristique du XXIe siècle, où la force prime le droit, les principes arrêtés par le général de Gaulle pour asseoir la position internationale de la France n’ont jamais été plus pertinents : indépendance nationale entre les blocs ; État fort pour affronter les chocs ; adossement à une dissuasion nucléaire autonome, garante de la sécurité, mais aussi de la souveraineté de la nation. Ces piliers ont malheureusement été fissurés par le lent déclin de notre pays, qui l’a privé de ses moyens de puissance, avant d’être mis à bas par Emmanuel Macron. Et ce au moment où l’histoire s’accélérait avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les guerres en chaîne du Moyen-Orient, puis la conversion de l’Amérique à l’illibéralisme, qui ont placé le monde sous le signe d’une paix impossible et d’une guerre omniprésente.
Après avoir condamné l’État à l’impuissance en l’enterrant sous une dette insoutenable qui approchera 120 % du PIB fin 2026, après avoir corrompu les institutions de la Ve République en rétablissant le régime des partis, après avoir fait de la France l’homme malade de l’Europe, Emmanuel Macron fragilise désormais la dissuasion nucléaire, l’un des derniers atouts majeurs dont dispose notre pays. Sous couvert d’une actualisation de sa doctrine, il crée une confusion dévastatrice pour sa crédibilité.
Ainsi a été annoncée lors de la conférence sur la sécurité de Munich l’ouverture de discussions confidentielles avec Friedrich Merz autour de la « dissuasion nucléaire européenne ». Et ce alors même que le ministre des Affaires étrangères allemand, Johann Wadephul, fustigeait l’insuffisance de l’effort de réarmement français et que ce même Friedrich Merz prononçait l’oraison funèbre du programme Scaf, après que le char du futur eut été abandonné au profit de la modernisation du Leopard en coopération avec l’Italie de Giorgia Meloni.
La France est le seul pays européen à disposer d’une dissuasion autonome organisée autour de deux composantes : sous-marine avec 4 SNLE disposant de 16 missiles balistiques emportant 6 têtes d’une portée d’environ 10 000 kilomètres ; aérienne avec deux escadrons de Rafale armés de 54 missiles de croisière ASMPA d’une portée d’environ 500 kilomètres. Le Royaume-Uni possède pour sa part une composante sous-marine, dont les missiles sont conçus, maintenus et entreposés aux États-Unis.
Un nouvel âge nucléaire
La dissuasion française est le résultat d’une politique constante engagée depuis la fin des années 1950, au lendemain de l’humiliation de Suez. Les vecteurs, les fusées et les têtes ont été régulièrement modernisés. Mais la ligne est restée inchangée. La dissuasion a pour objectif de garantir en toutes circonstances la préservation des intérêts vitaux de la nation, qui ne sont pas définis, mais comportent une dimension européenne. Sa vocation défensive s’inscrit dans une logique de dissuasion du faible au fort et de stricte suffisance, aujourd’hui matérialisée par un stock de 290 têtes. Sa crédibilité est opérationnelle, technologique et politique. Elle repose sur la clarté et la fiabilité de la décision prise par le seul président de la République, indissociables d’une complète autonomie de la chaîne de détection, de communication, de commandement et d’opérations. Elle prend la forme d’une capacité de seconde frappe apte à provoquer des dommages irréversibles sur les centres de pouvoir et la population de l’ennemi, précédée par un ultime avertissement ciblant ses forces militaires.
C’est au moment où le nucléaire retrouve une place centrale dans les rapports de force et la stratégie des nations que la dissuasion se trouve déstabilisée en France.
Le basculement de la géopolitique mondiale et le retour de la guerre vont de pair avec un nouvel âge nucléaire, qui fragilise considérablement l’Europe. Elle est la cible d’une menace existentielle de la Russie, qui entend poursuivre, en Ukraine et au-delà, la reconstitution de l’empire soviétique par des guerres d’agression conduites sous le parapluie de son arsenal nucléaire fort de 4 300 têtes. La sécurité du continent, fondée sur la présence militaire et la dissuasion élargie des États-Unis, n’est plus assurée par l’Amérique de Trump : elle n’est plus un protecteur mais un prédateur et son désengagement est inéluctable. Simultanément, la course aux armements et la prolifération nucléaires s’emballent. L’Iran s’est engagé dans une double prolifération nucléaire et balistique – une des raisons qui ont poussé les États-Unis et Israël à frapper ce pays ce week-end. De même, la Corée du Nord perfectionne sans relâche ses capacités nucléaires. Cet emballement est servi par la disparition de tous les traités de limitation ou de contrôle des armements : sortie du traité FNI par les États-Unis en 2019 ; départ de la Russie du traité d’interdiction des essais nucléaires en 2023 ; expiration de New Start le 5 février 2026.
C’est au moment où le nucléaire retrouve une place centrale dans les rapports de force et la stratégie des nations que la dissuasion se trouve déstabilisée en France. Tout d’abord, elle est de plus en plus découplée de l’armée conventionnelle, qui est incapable d’affronter le combat de haute intensité en Europe, car ne disposant ni de la masse et de la profondeur indispensables pour résister à la guerre d’attrition ni des équipements de la guerre technologique (spatial, cyber, drones, lasers, défense antiaérienne, frappes dans la profondeur, hypervélocité) – ouvrant le risque d’un contournement de la dissuasion par le bas comme par le haut. Elle est vulnérable aux percées technologiques, notamment aux progrès de l’IA, qui pourrait remettre en question la furtivité des sous-marins ou améliorer le traçage et la destruction des missiles avec la généralisation des dômes de protection.
La dissuasion se trouve aussi prise en otage par la faillite des finances publiques. L’utilisation du budget de la défense comme variable d’ajustement de la fin des années 1990 à 2015 a conduit à reporter les programmes de renouvellement. D’où un mur d’investissement de 2025 à 2035 avec la nécessité de moderniser simultanément les SNLE, les missiles balistiques avec le M51.3, les Rafale portés au standard F4/F5, les missiles de croisière ASN4G, en plus de l’entretien des têtes. Le coût s’élève à plus de 7 milliards d’euros par an, soit le tiers des dépenses d’équipement des armées. La faillite de l’État social prive la France des moyens de son réarmement et compromet la modernisation de ses forces nucléaires. Certains de nos partenaires européens envisagent dès lors d’exiger la mutualisation de la dissuasion nucléaire comme du siège de membre permanent du conseil de sécurité en contrepartie du sauvetage financier de la France à la suite de la crise programmée de sa dette souveraine.
La plus grande faiblesse de notre dissuasion provient cependant des déclarations contradictoires d’Emmanuel Macron, dont le narcissisme trouve dans un activisme débridé et inconséquent en politique extérieure l’exutoire de son impuissance en politique intérieure. Après avoir indiqué en octobre 2022, au mépris de l’incertitude stratégique qui figure au cœur de la doctrine française, qu’une frappe balistique nucléaire russe sur l’Ukraine n’engagerait pas les intérêts vitaux de la France, il a apporté trois inflexions majeures à la doctrine de la dissuasion. Il l’a intégrée à la défense conventionnelle en la liant aux systèmes antimissiles et aux armes à longue portée. Il l’a replacée à l’échelle du continent en souhaitant que le débat s’ouvre au sein de la Communauté politique européenne, qui ne dispose d’aucune compétence en matière militaire. Enfin il a proposé de la partager en ouvrant des discussions avec l’Allemagne et la Suède.
Réévaluer le seuil de suffisance
La dissuasion ne peut être figée et doit s’adapter à l’évolution des menaces comme du contexte stratégique. Mais elle n’a de valeur que par sa crédibilité. Celle-ci exclut tout partage de son financement, de ses technologies ou de sa décision – d’autant que la doctrine française est très différente de celle de l’Otan, qui repose sur une logique d’emploi et de riposte graduée à laquelle Friedrich Merz a réaffirmé son attachement. La dissuasion est politique avant d’être militaire parce qu’elle engage la survie de la nation. Une dissuasion européenne suppose donc non seulement le ralliement à une même doctrine, mais aussi l’existence d’une Europe politique disposant d’un projet souverain et d’une même vision de ses adversaires potentiels, Russie, Chine, Turquie et désormais États-Unis. Le veto de la Hongrie au vingtième paquet de sanctions contre la Russie, les divisions qui se creusent autour de la conception de la démocratie et de l’Amérique illibérale de Donald Trump suffisent à démontrer que ce n’est absolument pas le cas.
Le meilleur service que la France peut rendre à l’Europe n’est pas d’affaiblir la dissuasion en la partageant, mais d’en restaurer la crédibilité.
Le meilleur service que la France peut rendre à l’Europe n’est donc pas d’affaiblir la dissuasion en la partageant, mais d’en restaurer la crédibilité. En réévaluant son seuil de suffisance, à l’image des Britanniques, qui ont décidé en 2021 d’accroître de 40 % leur arsenal nucléaire pour disposer de 260 ogives déployées. En l’adossant à une armée conventionnelle apte à la guerre de haute intensité, ce qui demande de réviser à la hausse son format et d’accélérer puissamment la modernisation de ses équipements, notamment dans les domaines de la robotisation et de l’IA. En engageant un véritable réarmement qui passe par un effort de défense de 3,5 % du PIB financé par la réorientation d’une partie des dépenses de l’État-providence (34 % du PIB). En renforçant la coordination opérationnelle avec le Royaume-Uni dans la continuité du traité de Lancaster House de 2010. En associant les forces conventionnelles de nos partenaires européens à des exercices de mise en œuvre de la dissuasion nationale.
Dans son allocution du 27 avril 1965, le général de Gaulle soulignait que : « Au point de vue de la sécurité, notre indépendance exige, à l’ère atomique où nous sommes, que nous ayons les moyens de dissuader nous-mêmes un éventuel agresseur sans préjudice de nos alliances, mais sans que nos alliés tiennent notre destin entre leurs mains. » Au moment où l’Europe et les Européens acquittent le prix fort pour avoir remis leur destin entre les mains des États-Unis, il serait aussi paradoxal qu’absurde pour la France d’aliéner définitivement sa souveraineté en remettant la dissuasion nucléaire entre les mains de ses partenaires européens.
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