« Jamais aucune ambiguïté » sur la prolongation du parc nucléaire ? Elisabeth Borne victime d’amnésie

Marianne – Louis Nadau : Selon le chef du gouvernement, Emmanuel Macron n’aurait rien à voir avec la dégradation de la filière électronucléaire. Une réécriture complète des orientations récentes de la politique énergétique française, alors qu’une cruelle ironie de l’Histoire place le pays dans une situation comparable à celle qui avait conduit à l’extension de son parc nucléaire.

En neurologie, on parle de mémoire immédiate et de mémoire à long terme. Lorsqu’il s’agit de l’énergie nucléaire, il semble hélas que le gouvernement soit dépourvu de l’une comme de l’autre. Ainsi, tandis que la France se trouve, par une facétie de l’histoire, dans une situation de précarité énergétique comparable à celle qui avait conduit à l’extension massive du parc nucléaire français après le premier choc pétrolier de 1974, la Première ministre, Elisabeth Borne, a montré ce jeudi 1er septembre, sur France Inter, les symptômes d’une inquiétante amnésie sur ce dossier. À l’entendre, Emmanuel Macron, qui n’aurait jamais entretenu « aucune ambiguïté », n’a rien à voir avec la dégradation de la filière.

Pour rappel, EDF mène actuellement une course contre-la-montre pour remettre en marche les 32 réacteurs (sur un total de 56) arrêtés cet été – pour partie en raison du remplacement de la tuyauterie du circuit de refroidissement de secours de certains réacteurs, qui présentait une corrosion anormale – avant l’hiver et son pic de consommation. Lundi, le PDG du groupe public, Jean-Bernard Lévy, tentait de provoquer un électrochoc lors d’une table ronde du Medef, à laquelle assistait la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher.

« On a beaucoup de chantiers à gérer en parallèle, et donc d’une certaine manière on manque de bras. On n’a pas assez d’équipes formées, expliquait-il. On sait notamment qu’un soudeur, un tuyauteur, il faut deux ou trois ans pour le former. Et pourquoi on n’a pas assez d’équipes formées ? Eh ben parce qu’on nous a dit : ‘Votre parc nucléaire, il va décliner, préparez-vous à fermer des centrales.’ (…) On nous a dit, et ce sont d’ailleurs les textes encore en vigueur au moment où l’on se parle : ‘Préparez-vous à fermer les douze suivantes.’ Évidemment, on n’a pas embauché des gens pour en construire douze, on a embauché des gens pour en fermer douze. »

La cheffe du gouvernement a répondu à ces critiques ce jeudi. « Ce n’est pas parce qu’on a fermé deux réacteurs (à Fessenheim, NDLR) suite aux décisions prises sous le quinquennat de monsieur Hollande, qu’on n’a pas assuré EDF qu’il faudrait continuer à produire de l’énergie nucléaire, assure-t-elle. Entre temps, on a acté qu’on allait construire des nouveaux réacteurs, mais sur le parc existant, c’est très clair, il n’y a jamais eu aucune ambiguïté. Évidemment, il faut prolonger ce parc, il faut assurer les opérations de maintenance nécessaires et recruter. »

« CONCRÈTEMENT, 14 RÉACTEURS DE 900 MÉGAWATTS SERONT ARRÊTÉS »

Il n’y avait effectivement aucune ambiguïté dans les propos d’Emmanuel Macron sur le nucléaire, mais pas dans le sens avancé aujourd’hui par Elisabeth Borne, qui réécrit complètement l’histoire récente de la politique énergétique française. En février 2017, le futur président de la République dessinait une trajectoire dans la continuité de celle initiée par son prédécesseur, François Hollande : « On a un problème de dépendance parce que ce n’est pas bon d’avoir 75 % de notre énergie électrique qui dépend du nucléaire », déclarait-il à WWF.

Devenu chef de l’État, c’est bien une politique de réduction du parc nucléaire – et non uniquement de la part de l’atome dans le mix énergétique français – qu’a d’abord conduit Emmanuel Macron. « Je n’ai pas été élu, pour ma part, sur un programme de sortie du nucléaire, mais sur une réduction à 50 % de la part du nucléaire dans notre mix électrique, et je tiendrai cet engagement, promettait-il le 27 novembre 2018. Concrètement, 14 réacteurs de 900 mégawatts seront arrêtés d’ici à 2035. Ce mouvement commencera à l’été 2020 avec l’arrêt définitif des deux réacteurs de Fessenheim. Il restera alors à organiser la fermeture de 12 réacteurs entre 2025 et 2035 : quatre à six réacteurs d’ici 2030, le reste entre 2030 et 2035. »

Le changement de cap, certes radical, n’interviendra qu’en décembre 2020 avec le discours du Creusot, lors duquel Emmanuel Macron déclarera que « l’avenir énergétique et écologique de la France passe par le nucléaire ». La mue nucléophile est complète en février 2022 avec l’annonce de la construction de six nouveaux réacteurs EPR2 et de la prolongation au-delà de cinquante ans des réacteurs qui seront autorisés à le faire. « Pour augmenter la production électrique, il nous faut, à côté des énergies renouvelables, reprendre le fil de la grande aventure du nucléaire civil en France », déclare alors le président de la République.

Voilà pour le « court terme » politique du dernier quinquennat. Sur le temps long, le constat n’est pas beaucoup plus reluisant. Si Emmanuel Macron adopte volontiers un ton épique en parlant « de la grande aventure du nucléaire civil », il semble néanmoins que les errements des derniers chefs de l’exécutif condamnent l’odyssée à tourner en rond. La France est-elle revenue en mars 1974, lorsque le Premier ministre Pierre Messmer annonçait un plan de construction qui aboutira à la mise en service de 28 réacteurs nucléaires en dix ans – dont certains en à peine cinq ans ?

Bien sûr, les centrales ont été construites. Mais la filière nucléaire, industrie du temps long s’il en est, s’est bien dégradée, en raison de son manque d’attractivité – pourquoi se lancer dans une carrière si c’est un cul-de-sac ? – et des pertes de compétence (soit que les spécialistes deviennent une denrée rare, soit que le lien de transmission entre générations d’ingénieurs et de techniciens se rompe). De sorte que, si le point de départ n’est pas le même, il faudra bien « recommencer » ce travail.

Mais c’est surtout à l’échelon politique que s’impose une cruelle impression de déjà-vu. Il suffit pour cela de réécouter l’interview de Pierre Messmer sur l’ORTF en mars 1974. Suivant les prix du pétrole, le prix des autres énergies (gaz et charbon) avait augmenté de 14,5 % l’année précédente. « Il est vrai que la France n’a pas été très favorisée par la nature en matière de ressources énergétiques, expliquait alors le Premier ministre de Georges Pompidou. Nous n’avons presque pas de pétrole sur notre territoire, nous avons beaucoup moins de charbon que l’Angleterre ou l’Allemagne, et nous avons beaucoup moins de gaz que la Hollande. (…) Notre grande chance, c’est l’énergie électrique d’origine nucléaire, parce que nous avons une bonne expérience dans tout cela. »

Et d’ajouter, dans ce retour vers le futur énergétique : « Il y a là véritablement une des grandes œuvres que nous allons réaliser au cours des prochaines années. Dans cet effort que nous faisons pour acquérir une certaine indépendance, ou disons une moindre dépendance énergétique, la priorité, nous la donnons à l’électricité, et, dans l’électricité, nous la donnons à l’électricité nucléaire. » Déjà, il était question de « sobriété » et d’isolation thermique, « d’économie sur les dépenses de chauffage » et de changements d’habitudes, avec températures limitées et « dates pendant lesquelles le chauffage sera autorisé ». En France, on n’a pas de pétrole, mais on a les mêmes idées à 50 ans d’écart.

2 commentaires sur « Jamais aucune ambiguïté » sur la prolongation du parc nucléaire ? Elisabeth Borne victime d’amnésie

  1. Au pays des aveugles, le borgnes sont rois et le Chérubin du Palais, flanqué de ses sbires en jouissent à outrance et à vomir quel que soit le sujet du jour. N’accordons donc aucune crédibilité à ce que peuvent rapporter les uns ou les autres en attendant qu’ils débarrassant le plancher de la maison France et que des politiques sérieux reprennent les commandes de notre si beau Pays. Patience donc et serrons les dents car la relève de vrais politiques dignes du Gl de Gaulle n’est pas au rendez-vous de notre futur immédiat…

  2. Temps d’enseigner que notre existance est et sera de l’énergie et de l’eau transformées.

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