Karachi: un témoin accuse Balladur et Léotard

La confidence, livrée il y a un an dans le huis clos d’une petite salle de l’Assemblée nationale, pourrait faire grand bruit. Un ancien haut dignitaire de l’armement français, Jean-Louis Porchier, a révélé à des députés de la commission de la défense nationale qu’une partie des commissions du contrat des sous-marins pakistanais au cœur de l’affaire de Karachi était destinée, d’une part, au financement occulte de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, en 1995, et, d’autre part, au Parti républicain, le mouvement politique du ministre de la défense de l’époque, François Léotard.

Ce dernier fut un soutien de poids du candidat Balladur.

Les propos rapportés par les députés confirment, presque mot pour mot, ceux que M. Porchier nous avait tenus dans le cadre du livre Le contrat: Karachi, l’affaire que Sarkozy veut oublier(éd. Stock), publié au mois de mai. Reste qu’ils sont désormais consignés dans un dossier judiciaire, les comptes rendus des auditions menées par la mission d’information ayant été transmis au juge antiterroriste Marc Trévidic, chargé de l’affaire de l’attentat de Karachi, par le député communiste Jean-Jacques Candelier, début décembre.

Ancien contrôleur général des armées, Jean-Louis Porchier a été chargé, en 1997 et 1999, de deux enquêtes sur le contrat Agosta – la vente, signée en septembre 1994, de trois sous-marins au Pakistan par le gouvernement Balladur –, qui s’est avéré une gabegie industrielle et financière pour l’Etat français, selon les conclusions du militaire.

Invité par les députés à s’exprimer sur les commissions versées en marge du contrat Agosta, appelées “frais commerciaux exceptionnels” (FCE) dans le jargon de l’armement, M. Porchier a d’abord jugé leur volume «totalement excessif et injustifié». Au total, les commissions ont représenté 84,7 millions d’euros, soit 10,25 % du montant du contrat (826 millions d’euros).

De fait, l’enquête des juges Marc Trévidic et Renaud Van Ruymbeke – en charge quant à lui de l’aspect financier – sur l’affaire de Karachi a d’ores et déjà permis d’établir qu’un réseau d’intermédiaires, dirigé par deux hommes d’affaires d’origine libanaise, Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir, avait été «imposé» in extremis par le gouvernement Balladur dans le contrat Agosta à l’été 1994, alors que les négociations étaient déjà closes.

Selon plusieurs témoignages et documents à la disposition des juges, une partie des 33 millions d’euros de commissions promises au réseau Takieddine/El-Assir aurait servi, en retour, au financement illicite de la campagne présidentielle de M. Balladur, en 1995. C’est ce que l’on appelle une rétrocommission, proscrite par le code pénal.

«Ce contrat est vraiment une ânerie, une ineptie»

BALLADUR

Face aux députés, M. Porchier a livré sur le sujet une anecdote explosive.

La voici: «J’ai rencontré, au moment de l’enquête, le directeur du contrôle de l’export du SGDN (Secrétariat général de la défense nationale, NDLR), M. Ferrier, qui m’a dit : “Ce contrat ne sert à rien. Il n’est pas significatif pour lutter contre la réduction du plan de charge de la DCN Cherbourg (qui a construit les sous-marins, NDLR). Cela ne sert à rien aux Pakistanais car ce n’est pas avec trois sous-marins qu’ils vont rétablir l’équilibre avec l’Inde. Ce contrat permet le recyclage d’argent pas très net du côté du Pakistan et, du côté français, il permet de verser des rétrocommissions. Il y a 10% de rétrocommissions sur l’ensemble des FCE. Sur ces 10%, il y en avait une partie pour la campagne électorale de M. Balladur et une autre pour M. Léotard”.»

Jean-Louis Porchier a affirmé aux parlementaires apporter du «crédit» aux propos de son interlocuteur du SGDN, qu’il a, par ailleurs, dit être réputé dans son milieu pour son «franc-parler». Quand nous avions rencontré M. Porchier quelques semaines plus tard, il nous avait présenté Michel Ferrier comme «l’un des personnages les mieux informés en France sur les dessous des marchés d’armement».

L’ancien contrôleur général des armées avait poussé la précision, lors de notre rendez-vous, jusqu’à indiquer que sur les 8,5 millions d’euros de rétrocommissions destinées aux politiques, la moitié avait été dévolue à la destinée présidentielle de M. Balladur. «J’étais scandalisé. Et manifestement, mon interlocuteur aussi. Je me souviens qu’il était formel, il était très précis donc visiblement bien informé», nous avait confié le militaire.

Quelques extraits des propos de M. Porchier, tirés de notre livre Le Contrat:

«Voici en substance ce que (M. Ferrier) m’a dit : “Ce contrat est vraiment une ânerie, une ineptie, et ce de tous les points de vue. Il ne sert à rien aux Pakistanais, qui ne pourront pas s’opposer à l’Inde avec trois pauvres sous-marins. Pour Cherbourg pareil, c’est peanuts. Par ailleurs, cela coûte beaucoup d’argent à l’Etat français, puisque le contrat est largement déficitaire. En fait, cela a servi, côté pakistanais, à blanchir l’argent sale, l’argent de la drogue. Et, côté français, à financer les politiques.”»

«Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par là, et il m’a répondu : “C’est simple, 10 % des commissions versées aux intermédiaires étaient destinés aux rétrocommissions en France, soit à peu près 50 millions de francs. La moitié de cette somme a servi à financer la campagne d’Edouard Balladur, l’autre moitié à renflouer les caisses du Parti républicain”.»

Interrogé à son tour, fin 2009, par la mission d’information parlementaire, Michel Ferrier, la source de Jean-Louis Porchier, s’est montré manifestement embarrassé par le poids de la confidence qui lui a été attribuée. «Si vous mettiez ces propos au conditionnel, je pourrais les accepter. Il est possible que je les ai tenus, mais sur un ton badin…», a-t-il d’abord déclaré aux députés. Comme si l’argent noir des ventes d’armes françaises pouvait être, au SGDN, un motif entendu de «badinerie».

Devant un tel louvoiement, le président de la mission parlementaire, le député Yves Fromion (UMP), l’a relancé: «Pourquoi avez-vous alors fait une pareille affirmation ?»

Réponse de l’intéressé: «Cela était vraisemblable.» Puis: «Je le répète, M. Porchier a mis à l’indicatif des propos que j’ai sans doute tenus au conditionnel», a-t-il ajouté, tout en prétendant que, finalement, dans son souvenir, il n’y avait pas eu de financement de campagne présidentielle avec les rétrocommissions du contrat Agosta. L’ancien responsable du SGDN a slalomé, esquivé, nuancé. L’affaire est sensible, il est vrai.

Les démentis de l’ancien chef de la DGSE

A preuve, un autre témoignage, beaucoup plus récent celui-là puisque recueilli le 7 décembre par le juge Van Ruymbeke. Il émane de Jacques Dewatre, patron de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) entre 1993 et 2000. Lors de son audition en qualité de témoin, que Mediapart révèle aujourd’hui, l’ancien responsable des services secrets a livré au magistrat une version pour le moins troublante.

A l’en croire en effet, la DGSE ne serait à aucun moment intervenue pour enquêter sur d’éventuelles rétrocommissions versées en marge du contrat Agosta, contrairement à ce qu’affirment des témoins de premier plan.

«Je ne vois pas comment la DGSE aurait pu enquêter sur des commissions liées à des marchés d’armement pour lesquels elle n’a aucune compétence», a résumé M. Dewatre au cours de son interrogatoire, dont nous publions la retranscription intégrale. «De 1993 à 2000, je n’ai jamais eu connaissance d’une enquête demandée à la DGSE sur les commissions ou rétrocommissions des marchés d’armement», a-t-il martelé.

MILLON

Soit très exactement le contraire de ce que Charles Millon, ministre de la défense entre 1995 et 1997 – et à ce titre ayant tutelle sur la DGSE –, a déclaré dans notre ouvrage Le Contrat, puis plus récemment devant le juge Van Ruymbeke.

Pour mémoire, voici l’extrait de la déposition de M. Millon, recueillie le 15 novembre:

 

LE JUGE: Les services secrets ont-ils été chargés par le ministère de la défense de tracer les mouvements de fonds issus des rétrocommissions comme vous l’avez indiqué en citant des pays aux auteurs du livre Le Contrat (page 225) ?

CHARLES MILLON: Je leur ai dit exactement que la DGSE avait recherché s’il y avait des dépôts de sommes qui relevaient de contrats de commissions liés à l’armement et il est apparu qu’il y avait des mouvements dans les pays cités par les auteurs mais jamais la DGSE n’est parvenue à avoir une preuve tangible de ces dépôts et mouvements. C’est Dewatre qui supervisait ces opérations.

M. Dewatre s’est inscrit en faux devant le magistrat: «Je pense que M. Millon a fait une confusion sur le service concerné. Je n’ai jamais supervisé ce genre d’opérations concernant les marchés d’armement, soit pour rechercher des traces de commissions, soit pour rechercher des traces de rétrocommissions. Il s’agit d’une affaire franco-française et la DGSE ne travaille que sur l’étranger», a-t-il assuré.

Même démenti s’agissant d’éventuelles écoutes téléphoniques, pourtant évoquées (notamment) par Charles Millon, il est vrai moins formel s’agissant du service demandeur.

«Je ne me souviens pas qui a procédé aux écoutes. Je sais que cela a été fait dans le cadre de la réglementation (…) Le souvenir que j’en ai est que ce sont les collaborateurs (de François Léotard, son prédécesseur au ministère de la défense, NDLR) qui auraient reçu des menaces de mort», a déclaré l’ancien ministre au juge, le 16 novembre.

«Je les ai sollicitées auprès du premier ministre, M. Juppé, en la personne de son directeur de cabinet, M. Gourdault-Montagne, aujourd’hui ambassadeur. C’est mon directeur de cabinet Jean-Louis Chaussande qui l’a contacté. François Lépine, Patrick Molle et Pierre-Louis Dillais avaient reçu des menaces de mort et c’est la raison pour laquelle les écoutes ont été ordonnées. Il s’agissait d’une procédure officielle, les écoutes étant réalisées, je crois, au centre des Invalides», avait encore précisé M. Millon.

«Je n’ai pas le souvenir d’avoir sollicité, ni lu, le verbatim d’écoutes sur des dangers de mort concernant des membres du cabinet du ministre de la défense», a pourtant assuré M. Dewatre.

Des écoutes ! Quelles écoutes ?

L’ancien maître espion a suggéré une autre piste: «D’autres services au ministère de la défense disposent probablement de contingents d’écoute: la DPSD, la gendarmerie notamment. La DPSD, ex-sécurité militaire, est une direction qui dépend du ministre de la défense et qui est chargée de la sécurité du personnel militaire

M. Dewatre a enfin contesté que M. Millon, comme il l’a affirmé, ait pu être destinataire de rapports oraux émanant d’«agents de la DGSE». «Je suis étonné des propos de M. Millon car le directeur général de la DGSE est le correspondant habituel du ministre de la défense ou de son directeur de cabinet, lesquels n’ont, de mémoire, pas évoqué les problèmes de marchés d’armement avec moi. Je ne peux pas dire s’ils avaient des contacts avec d’autres membres de la DGSE

SARKOBALLLEO

Les déclarations de l’ancien patron des services secrets sont d’autant plus surprenantes qu’elles ne contredisent pas seulement celles de Charles Millon. D’anciens membres de la DGSE nous ont confirmé que ce service avait bien procédé à l’époque à des écoutes téléphoniques. D’ailleurs, leur existence avait été révélée dès le mois de juillet 1996, à la Une du Monde.

Vu l’embarras que cet article retentissant avait alors suscité au sommet de l’Etat, on peut supposer que le pouvoir n’aurait pas manqué de contester cette information si elle avait été ne serait-ce que partiellement inexacte. Or, aucun démenti n’avait été opposé.

Ce n’est pas tout, Dominique de Villepin lui-même, dans Le Contrat, puis devant le juge Van Ruymbeke, a livré une version similaire. Face au magistrat, le 25 novembre, l’ancien secrétaire général de l’Elysée (1995-2002) a ainsi évoqué une mission de vérification menée, sur certains contrats d’armement sensibles, «avec le concours de la DGSE». «Le suivi des commissions, tel qu’il avait été opéré par la DGSE, faisait ressortir de forts soupçons de rétrocommissions», avait même précisé M. de Villepin.

Ce dernier avait aussi évoqué l’existence de ces fameuses écoutes téléphoniques, dont l’origine semblait bien provenir de la DGSE: «Dans les conclusions qui ont été présentées par le ministre de la défense aux différentes étapes, puisque j’ai eu également dans cette période des contacts avec le directeur de cabinet du ministre de la défense ainsi que de façon régulière avec le directeur général de la sécurité extérieure, il a été fait référence à des extraits d’écoutes. Dans ces extraits, ces intermédiaires évoquaient leurs relations avec des personnalités publiques françaises», avait ainsi affirmé M. de Villepin.

Etonnant, le témoignage de M. Dewatre apporte plus de questions que de réponses. Il pourrait surtout suggérer, en creux, une autre piste: celle d’une enquête «officieuse» qui aurait été menée, au sein de la DGSE, par une petite équipe jugée sûre par les chiraquiens, et ce à l’insu même du patron des services secrets. Dans Le Contrat, l’actuel patron du contre-espionnage, Bernard Squarcini, nous confiait ceci: «A l’époque, la DGSE était très pro-chiraquienne et agissait comme une sorte de brigade du chef.»

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

1 commentaire sur Karachi: un témoin accuse Balladur et Léotard

  1. Jean-Pierre SALON // 13 décembre 2010 à 11 h 02 min //

    C’est, vous en conviendrez j’espère, extrêmement agréable, pour ceux qui se sont battus afin de décrocher ce contrat, et, comme je le suppose, pour ceux qui ont travaillé des centaines de milliers d’heures, -et sans doute aussi pour les familles de ceux qui l’ont fait en y sacrifiant leur vie- de lire que  » ce contrat s’est révélé une gabegie industrielle et financière pour l’Etat ».
    Je laisse au Controleur Général Porchier, que j’ai apparemment eu la chance et le grand bonheur de ne pas croiser au cours de ma carrière, la responsabilité de ses propos.
    Mais je vous reproche de les reprendre et de les colporter, dans la foulée de MM Arfi et Lhomme, sans plus de vérification.
    l’ICETA (R) SALON
    Ancien de DCN International

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